Enjoy

Solange Bied-Charreton : "Mon narrateur découvre d'un coup qu'il existe un monde en dehors de Facebook"

25/01/2012
Thématique 

Le premier roman de Solange Bied-Charreton, Enjoy (Stock), nous enferme dans un monde carcéral et heureux de l’être : le monde du réseau social "Show you", directement inspiré de Facebook.  

L’auteur en un clin d’œil :

Solange Bied-Charreton vit et travaille à Paris. Elle signe, avec Enjoy (Stock), son premier roman. Lire la biographie de Solange Bied-Charreton.

 

Interview. Quatre questions à Solange Bied-Charreton

 

MyBOOX : Enjoy fait apparaître la dimension romanesque - encore peu exploitée - de Facebook, le réseau social que vous rebaptisez "Show You". Comment cette intuition vous est-elle venue ? 

 

Solange Bied-Charreton : Mon projet de départ était l'histoire d'un fou qui s'ennuyait. C'était le lien étroit entre l'ennui et le divertissement dans notre société contemporaine qui m'intéressait. Je trouve que le loisir est devenu tyrannique et qu'on en redemande ! Comme ces mails de loisirs qui viennent spamer notre boîte mail et que l’on est soi-disant libre d’ouvrir ou de ne pas ouvrir. Ou ces pays que l'on visite et dont le circuit touristique comprend nécessairement la visite des nouveaux parcs d'attraction.

 

En ce sens, Internet est romanesque et Facebook encore plus. Facebook concentre toutes les passions humaines, positives comme négatives. Il contient aussi toutes les perversions, le contrôle de l’individu, la surveillance, l’emprisonnement, la vengeance... C’est une véritable comédie humaine, un drôle d’objet romanesque, une sorte de monstre que j'ai voulu pousser à son paroxysme en inventant "Show You".

 

Votre narrateur, Charles Valérien, considère que "la vraie vie" est moins interactive, moins riche, moins intéressante que son réseau social sur le web. Réussira-t-il à vivre malgré tout ? Ou est-il condamné ?

 

Ce narrateur est gravement atteint ! Il n’a pas de vie, pas d’amis. Je ne sais même pas s'il est possible – j'espère que non – d’avoir aussi peu d’amis à 24 ans. Au début du roman, il préfère voir les photos de ses soirées plutôt que d’y participer. Quand il n’est pas devant son écran, il épie son voisin, c’est effarant.

 

Mais il va changer. Pour utiliser des mots pompeux, c’est un roman d’apprentissage, un Frédéric Moreau des temps modernes. Progressivement, il va comprendre qu’un monde existe en dehors de "Show You". "Tiens, certaines personnes lisent des livres, font de la musique", se dit-il d'un coup. 

 

C’est un apprentissage amer, un vrai coup de massue, et je ne suis pas sûre qu’il s’en sorte vraiment. Mais au moins, il réalise qu’il est vivant alors qu'il ne s’en était jamais rendu compte. Parfois je me demande ce qu'est devenu Charles après le roman. Je l'imagine devenu hippie itinérant sur les routes. Ce que je lui souhaite, c’est d'apprendre à regarder le monde. 

 

Etes-vous choquée par la conception du monde de votre narrateur et par votre société ? 

 

Oui, j’ai été choquée par ce que j’écrivais. Par exemple, il y a une scène où mon narrateur filme un couple en train de faire l’amour pour la poster sur "Show You". J'ai trouvé ça horrible. Je me suis forcée à l'écrire parce que cela lui ressemblait, mais j’étais très choquée.

 

Son comportement est effrayant, mais il est touchant par son impuissance, par ses échecs et aussi très drôle. J’ai beaucoup ri en écrivant ce roman, j'ai ri pour des choses horribles. J'ai compris que je pouvais repousser les limites de la cruauté, de la perversion, du cynisme. Je ne sais pas si cela fera rire les autres, mais j’ai été effrayée de voir à quel point certaines scènes me faisaient rire ! 

 

On croise dans le roman la figure d'un écrivain dont la prétendue qualité est d'"écrire contre l'époque". Enjoy est-il un roman contre notre époque ?

 

Oui c’est une critique de l’époque. Je ne suis pas aussi pessimiste que cela et je ne m'oppose pas à l’ensemble de notre époque mais sur cet aspect en particulier, que j'ai poussé à son paroxysme, j'ai eu besoin d'émettre une critique. Je reste pourtant tout à fait consciente du fait que la réalité dépasse toujours la fiction, particulièrement pour ce sujet.

 

La page à corner : 

 

Parallèlement à la silhouette fantomatique qu’il trimballe entre son travail et ses photos sur le réseau social, Charles Valérien entretient quelques habitudes de famille, décrites de façon hilarante par Solange Bied-Charreton : "Le plat du dimanche, c’était le gratin dauphinois. Maman le réussissait convenablement, comme tout ce qu’elle entreprenait. Ma sœur ne voulait jamais se resservir, par peur de prendre du poids. Nous finissions, mon père et moi, en grattant le plat. Le gruyère accrochait tandis qu’en présence mutuelle nous flottions comme deux fantômes s’ignorant. Les fourchettes à l’entrechoc ne nous prouvaient rien de notre appartenance commune à cette famille, nous avions juste faim ensemble".

 

Propos recueillis par Lauren Malka

 

 

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