California girls

Simon Liberati : la chevauchée macabre et hallucinée des "California girls"

26/08/2016
Thématique 

Après le magnifique Eva (Stock) inspiré de sa rencontre amoureuse avec Eva Ionesco, Simon Liberati s’attache à décrire, dans California girls (Grasset), 36 heures de dérive meurtrière au sein de la secte de Charles Manson, au cours desquelles plusieurs personnes, dont Sharon Tate, ont été sauvagement assassinés. Un récit clinique et halluciné sur la tentation de l’aliénation et du mal absolu.

Simon Liberati en un clin d’œil :

Simon Liberati est journaliste et romancier. On lui doit plusieurs ouvrages – romans ou essais – dont Anthologie des apparitions (Flammarion, 2004), Jayne Mansfield 1967 (Grasset) qui lui a valu le prix Femina en 2011 ou encore Eva (Stock), l’un des romans les plus remarqués de la rentrée littéraire 2015. En savoir plus sur Simon Liberati.

 

Pourquoi on aime California girls :

Le meurtre de Sharon Tate reste l’un des crimes les plus glaçants du XXe siècle. Notamment, parce qu’en autres détails sordides, il fut commis par une bande de gamines à peine sorties de l’adolescence. C’est ce qui frappera durablement Simon Liberati, âgé de neuf ans au moment des faits. Des dizaines d’années plus tard, le fait divers vient nourrir une œuvre déjà obsédée par les filles perdues et le mal avec son dernier roman, California girls (Grasset).

 

L’écrivain y décrit les 36 heures de la dérive hallucinée de ces quelques hippies commandités par le gourou Charles Manson pour tuer la femme de Roman Polanski, alors enceinte de huit mois, trois de ses amis mais aussi un autre couple le lendemain. On plonge au cœur de cette chevauchée macabre de manière clinique et suffocante, au plus près des chairs sanglantes et blafardes, des corps dont la vie s’échappe. Liberati accorde une grande importance aux textures, aux odeurs, aux températures, aux impressions, dans une démarche empreinte d’un romantisme noir. Et ce, même quand il ramène ses "girls" au Spahn ranch, un ancien décor de cinéma cédé à la secte de Manson, où vivent pêle-mêle les filles, des enfants, des figurants de cinéma et des motards dans la poussière et les fluides divers.

 

En décrivant cette errance zombique d’une jeunesse ennuyée, cette radicalisation nihiliste d’adolescents normaux ayant choisi la mort et le mal absolu comme seul mode d’expression, Liberati touche à des problématiques on ne peut plus contemporaines. Le tout dans une langue aussi belle que l'objet du texte est effroyable.  

 

La page à corner :

"L’autre cadavre était allongé sur le dos, les deux bras ouverts, posés autour de la tête, imitant le geste de quelqu’un qui se rend. Le visage avait l’expression paisible d’une personne endormie. Pour démentir ce calme apparent, une blessure énorme, une seconde bouche hurlante, s’ouvrait de la joue à la pommette droite. Le couteau d’un boucher maladroit avait ouvert la chair qui rebiquait de chaque côté sur les lèvres de la coupure, comme un morceau de viande déjà racorni. Les cheveux noirs, éteints, ternis, se mélangeaient à l’herbe et à la terre. Le haut de la chemise de nuit, taché de sombre, était encore assez blanc, comme un chiffon qu’on vient de laisser tomber dans la boue. Sous la poitrine aplatie par la position du corps à partir de la taille, du bas-ventre jusqu’aux pieds, le coton était complètement souillé, un sang marronnasse avait imbibé le tissu. Le bas du corps, les jambes ouvertes se confondaient avec le sol comme ces animaux écrasés sur les routes, ces charognes plusieurs fois aplaties dans la poussière par la succession des roues et des meurtrissures. La femme semblait appartenir pour moitié à la terre, s’y rattacher consubstantiellement par le ventre et les parties inférieures. Linda remarqua une excroissance au milieu du flanc gauche. Un crapaud ? Un morceau de terre ? Elle se pencha : une sorte de magma gris avait remonté sur le tissu crevé. Un jaillissement d’organe de la taille d’un petit batracien ou d’un étron témoignait de manière obscène que le ventre était fendu. Linda se releva et vit une grille d’acier qui s’ouvrait au milieu du gazon. Un puisard. Elle se souvint qu’elle s’était tenue là un moment pendant l’attaque, quand le corps allongé par terre était encore vivant. C’est cet endroit précis de la pelouse qu’elle avait nettoyé si soigneusement sans savoir pourquoi.", (pp.141-142).

 

California girls dans la presse :

"Le romantisme macabre de Liberati traite les protagonistes de l'affaire comme des créatures animales mythologiques, et fait des «Tate murders» un conte démoniaque". David Caviglioli, L’Obs.

 

"L’écrivain n’évite aucun détail, même les plus atroces, afin de mieux fouiller le Mal, en retourner la peau, nous en montre les entrailles." Les Inrockuptibles.

 

"Le crime garde ses mystères. En 36 heures et trois actes d'un hyper réalisme halluciné, western psychédélique à la présence saisissante, Simon Liberati accompagne au plus près les California girls et peint un des faits divers les plus fantasmés des cinquante dernières années. 36 heures qui signent la perte de l'innocence de l'Amérique.", Evene.LeFigaro.

 

 

Noémie Sudre

 

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