New York esquisses nocturnes

"New York,esquisses nocturnes", Molly Prentiss

22/08/2016

Dans le New York des années 80, trois personnages se croisent : un peintre argentin, un critique d’art et une jeune femme passionnée d’art – et surtout d’artistes. Au cœur de ce New York où l’art est le maitre mot de chacun, leurs destins vont être frappés par une double tragédie. Avec son premier roman New York, esquisses nocturnes, publié au sein de la rentrée littéraire 2016 des éditions Calmann-Lévy, Molly Prentiss signe un ouvrage captivant.

Molly Prentiss en un clin d’œil

 

Molly Prentiss a grandi en Californie, avant de s’installer à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de "creative writing" du California College of the Arts, elle a publié de nombreuses nouvelles. New York, esquisses nocturnes, son premier roman, a été encensé par la critique aux Etats-Unis, et traduit dans une dizaine de langues.

 

Pourquoi on aime New York, esquisses nocturnes ?

 

Downtown New York dans les années 80. Les artistes font vibrer la ville, la nouveauté est partout, la liberté semble totale. Keith Haring, Warhol, Basquiat, et tant d’autres, font leurs débuts sur la scène artistique. Ces artistes sont aussi de passage, en filigrane, dans le roman de Molly Prentiss, qui prend place dans cette époque et ce lieu très singuliers. Au premier plan, trois personnages vont se croiser. Il y a tout d’abord Raul Engales, un peintre argentin qui a quitté son pays en plein dans la "guerre sale", pour rejoindre le berceau de l'art, New York, qui lui offre tout ce dont il rêvait, à commencer par l’espoir d’être un jour un artiste reconnu. Il y a ensuite James Bennett, critique d’art pour le New York Times, qui bénéficie d’un don très particulier : il est atteint de synesthésie, c’est-à-dire que ses sens se croisent et se confondent. Ainsi, quand il voit quelqu’un, il peut entendre une mélodie, voir apparaître une couleur, ou bien sentir un goût dans sa bouche. Cette particularité fait de lui un critique extraordinaire. Il y a enfin Lucy, une jeune femme qui quitte son Idaho natal et part à New York pour y rencontrer l’art, les artistes, et surtout l’amour. Les trois personnages de Molly Prentiss, peut-être un peu cliché en apparence (la muse, l’artiste, le critique), sont en réalité loin d’être des postures, ils sont incroyablement riches, profonds, tangibles. Comme le sont aussi d’ailleurs les personnages secondaires de l’histoire. On connaît leur histoire, on découvre leurs craintes et leurs envies les plus profondes.

 

Et alors que chacun d’entre eux s’apprête à obtenir ce qu’il attendait de la vie – la reconnaissance pour Raul, la naissance d’un bébé pour James, l’amour pour Lucy, et surtout pour tous les trois la proximité de l’art – ils sont chacun frappés par la tragédie, privés de ce qu'ils ont de plus cher au monde. Une tragédie qu’on ne dévoilera pas pour ne pas révéler l’intrigue. Leurs destins s’entremêlent alors, ils se courent les uns après les autres, dans ce New York qui semble soudain si hostile. New York, esquisses nocturnes est un récit captivant et enivrant mais est surtout bien sûr le prétexte assumé pour écrire une véritable lettre d’amour à ce New York révolu et pour porter une réelle réflexion sur l’art.

 

New York d’abord. La ville est partout dans le roman de Molly Prentiss : ses rues, ses cafés, ses promesses et ses limites. Avenue B, 14e Rue, Jane Street, Chinatown, etc., à travers ses pages, l’auteur en dresse un portrait terriblement vivant, et l’on se croit soi-même au cœur d’un squat d’artistes, dans un bar gay, ou bien dans une ruelle abandonnée.

 

L’art enfin. En tapissant son roman de toiles, d’œuvres, de projets artistiques, réels ou fictifs, Molly Prentiss nous baigne dans l’atmosphère de l’époque, et s’interroge au fil des pages sur la valeur de l’art. Peut-on aimer l’art et le vendre ? Peut-on se prétendre artiste et gagner de l’argent en échange de son art ? Les personnages eux-mêmes ne trouvent pas la réponse à cette question, dilemme moral d’autant plus critique lorsque l’on rêve que son travail soit connu, ou lorsqu’il faut bien payer son loyer à la fin du mois.

 

Il est difficile, donc, de résumer un livre aussi riche que New York, esquisses nocturnes. En quelques mots clés, voici ce que l’on pourrait en dire : des personnages complexes, une intrigue captivante, une plume inventive, un roman enivrant dont on aimerait ne jamais tourner la dernière page.

 

La page à corner

 

"Lorsque Engales avait pénétré dans le monde du squat, un nouveau New York avait émergé, un New York qui tournoyait autour de lui et le happait comme une tornade fabuleuse. Le squat devint plus qu’un endroit physique : c’est une idée, un mouvement, des femmes et des hommes parcourant la ville comme autant de tentacules, suçant l’art et la vie partout où ils s’arrêtaient. Engales dansait sur les B-52’s au studio 54, pelotait des mannequins à Max’s Kansas City, tapait de la cocaïne à un artiste performeur recouvert de peinture d’argent, s’incrustait dans des soirées minimalistes données dans des lofts minimalistes. Il cuvait sa gueule de bois affalé sur les canapés en velours de lieux clandestins dans ce quartier qui bientôt s’appellerait SoHo mais qui n’était à l’époque que l’endroit sordide où les rues commençaient à s’affranchir du quadrillage. Il serrait la main à des vieillards en tenue de polyester auréolée de sueur installés sur des fauteuils de jardin qui ne verraient sans doute jamais la couleur d’un jardin. L’été venu, il voyait les jeunes enfants s’ébattre en criant dans les jets puissants des bornes à incendie, un tableau si typiquement new-yorkais. Il fumait des cigarettes avec des femmes torse nu parce qu’à quoi bon se couvrir ? Des femmes qui ne se couchaient jamais avant quatre heures du matin, parce qu’à quoi bon se coucher tôt ? Qui ne franchissaient pas non plus la 14e Rue, parce qu’à quoi bon monter plus haut ? Des femmes, pour faire court, qui vibraient de cette adrénaline artistique sécrétée par la crasse splendide de downtown.

                Ici, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres. Mais étonnamment, être pauvre à New York n’était pas aussi angoissant que ça l’était en Argentine, où l’électricité pouvait être coupée plusieurs semaines d’affilée, et où sa sœur et lui pouvaient manquer de vivres. Même une fois passé le cap de la nouveauté, cette vie ressemblait à une interprétation étrange, décousue, de la vraie vie. Presque comme la peinture d’une vie. Il avait souvent la sensation que ce corps dans lequel il vivait n’était pas le sien, comme si ce qui lui arrivait ne lui arrivait pas à lui, ou en tout cas ne comptait pas. Simultanément, il ressentait tout plus fort : joie, excitation, claustrophobie, colère, plaisir, inspiration. Il se sentait plus créatif que jamais. Alors qu’au début, peindre avait été une fuite, une façon d’échapper à la réalité de son existence devenue presque insupportable, maintenant il peignait afin de pénétrer au cœur de la vie : il voulait s’enfoncer dans la vie aussi profondément que possible. Jusqu’à son noyau.

                Jamais auparavant, il n’avait eu l’impression d’être influencé, mais ici, impossible de ne pas l’être. Il voulait les lignes de Keith Haring, les expressions de Clemente, l’insolence de Warhol, les formes de Donald Sultan. Il avait toujours sur lui un carnet de croquis et se retrouvait souvent dans le coin d’une galerie, à dessiner quelque chose qui l’avait ému. Il prenait ce qu’il voulait et l’incorporait à son propre travail. Il se coulait dans l’atmosphère de la ville. Il s’emparait de visages dans les rues, volait les nuances des feux rouges. Et tout cela donnait un chœur chaotique : des toiles pleines du vacarme de la ville ; des toiles qui, malgré leurs influences, ne ressemblaient à rien de ce qu’il avait ressenti, vu, ou entendu."

 

New York, esquisses nocturnes, vu par la presse

 

"Un défi impertinent : écrire une lettre d’amour polychrome à un Manhattan qui n’est plus. Aussi prodigieux qu’exaltant." The New York Times

 

"Prentiss invente une merveilleuse manière d’imposer une élégance florissante à ses personnages." The Guardian

 

"Un enivrant conte de fée. Touchant et captivant." Kirkus

 

Aller plus loin

 

Découvrez notre vidéo interview de Molly Prentiss

 

 

Claire Sarfati

 

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