Reno Lemaire : "être un auteur de BD ou de manga, c’est être une éponge"

07/06/2017
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Vous ne connaissez pas encore Dreamland ? A mi-chemin entre le manga et la bande-dessinée, cette série, dont le 17ème tome est prévu pour le 5 juillet prochain, a été créé en 2006 par le jeune auteur montpelliérain Reno Lemaire. Nous avons eu la chance de pouvoir le rencontrer dans les bureaux de son éditeur Pika pour lui poser quelques questions sur son œuvre et son statut de premier mangaka français.

MyBOOX : Pouvez-vous présenter brièvement l’univers et les personnages principaux de votre manga aux lecteurs de MyBOOX ?

 

Reno Lemaire : Dreamland, c’est un manga à la française, avec un format de 200 pages et en noir et blanc. On suit à travers 17 tomes et sur un ton très humoristique les aventures de plusieurs adolescents. Dans le monde réel, ils ont une vie normale, très ancrée dans la réalité, car ils passent le bac ou draguent les filles. Mais la nuit, ils vont dans le monde des rêves où ils possèdent des pouvoirs magiques.

 

Pourquoi avoir choisi de créer un manga au lieu d’une bande-dessinée ?

 

Quand je réfléchis en terme en scénario, j’ai déjà le découpage, le cadrage et les scènes qui se déroulent dans ma tête. Pour Dreamland, je n’ai pas fait un manga parce que c’était la mode : c’est plus l’idée et le scénario qui m’ont emmené vers ce format-là. Si j’ai envie d’écrire 15 pages sur un des personnages qui passe son permis, je ne peux pas le faire dans un format de bande-dessinée franco-belge car ce format ne contient que 48 pages. 15 pages, c’est déjà le quart de la BD et ce n’est pas intéressant en termes de lecture. Et comme je voulais faire beaucoup de pages pour Dreamland, parce que j’avais beaucoup de choses à raconter, j’ai choisi le format qui proposait le plus de pages. Mais j’ai également d’autres projets sur des formats qui n’existent pas encore.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur des personnages qui vivent à Montpellier ?

 

Parce que je suis de Montpellier ! Je ne suis pas forcément amoureux de ma ville, mais comme je voulais ancrer le récit dans la réalité et rendre les décors cohérents, j’ai dessiné ce que j’avais sous la main. Si j’avais mis en scène mon histoire à Paris, il aurait fallu que je me documente alors qu’à Montpellier, si j’ai besoin d’une photo pour dessiner un décor, j’y vais directement. Je sais qu’on a souvent mis en avant que Montpellier, c’était le côté français, et que c’était cool de l’avoir fait en France mais ce n’est pas comme ça que ça a été réfléchi. Quand j’écrivais mes BD à 15-16 ans, elles se passaient déjà à Montpellier. Quand j’ai choisi de raconter la vie d’un lycéen, je l’ai situé dans mon lycée parce que je connais les lieux. Mais si j’écrivais des choses seulement sur ce que j’ai vu ou connu, ça limiterait à mon prisme. En réalité, j’écoute la vie d’un peu de tout le monde. Être un auteur de BD ou de manga, c’est être une éponge. Il y a des personnages dans mon manga qui sont dans d’autres lycées parce que je connais des gens qui sont allés dans ces lycées. Le meilleur moyen de raconter quelque chose de réel, c’est de raconter quelque chose que tu connais.

 

Les mangakas ne dessinent pas toujours leur propre histoire : pourquoi avoir choisir à la fois d’écrire votre scénario et d’illustrer votre manga ?

 

Si je n’étais que scénariste, ce serait très conflictuel avec le dessinateur, car je serais vraiment tatillon. Dessiner le récit d’un autre m’ennuierait également, parce que j’ai plein d’histoire à raconter ! Donc je préfère tout faire tout seul. Je suis un raconteur d’histoire. Mon truc à moi, c’est vraiment de raconter des histoires sous le format d’une BD ou d’un manga et il se trouve que je dessine un peu donc j’arrive à mettre sur papier ce que j’ai en tête. Au début de la série, j’ai eu deux amis (dont mon cousin), qui m’ont aidé – ça restait familial. Mais maintenant, je suis tout seul. On essaie tout de même de former ma femme à des petites taches qui ne demandent pas de compétences artistiques, comme d’effacer certains traits de dessin. Ça me fait gagner du temps. Depuis le début, Dreamland est un gros "what the fuck". C’est la signature d’un jeune auteur, d’un jeune éditeur et d’un nouveau lectorat qui n’était pas habitué à ce format. Je me suis retrouvé quelque fois confronté à des murs, ou à devoir casser ces murs, alors que ce n’était pas du tout ma prétention d’être un précurseur du manga en France. J’étais juste un petit gars qui voulait faire de la BD et je me suis retrouvé propulsé en tant que premier mangaka français. Du coup, je me suis fait aider. Mes potes ont dû être mes assistants. En BD, tu es soit coloriste, soit scénariste, car les assistants n’existent pas. Je me suis battu pour faire des contrats à mes amis, avec des nouveaux termes qui n’existaient pas en France à l’époque. On a cassé beaucoup de choses, on fait avancer le mouvement, mais ce n’était pas le but au départ. C’est cool que ce soit tombé sur moi, mais peut être que ça aurait été mieux fait ou fait d’une autre façon par un autre auteur. Mais ce n’est pas quelque chose que tu t’imagines de faire quand tu veux faire de la BD. Tu ne te dis pas que tu vas être le précurseur de quelque chose. J’ai juste essayé d’être cohérent, et de garder mes valeurs. Tous les autres auteurs ont suivi. Ça fait 10 ans que c’est comme ça, c’est donc que ça n’a pas été mal fait. C’est assez marrant d’avoir ce statut de pionner alors que je suis juste quelqu’un qui dessine ses propres trucs.

 

 

De quoi vous inspirez-vous pour créer l’univers et les mondes de Dreamland ?

 

Je m’inspire de tout : de ce que je lis, ce que je regarde et ce que j’aime. Je n’ai vraiment pas de tabous sur mes influences. Comme n’importe quel auteur ou artiste, je me nourris de ce que je vois et je l’adapte. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur d’être influencé. Donc je prends de tout et surtout de la vie des gens en général. Je n’aurais pas eu besoin de savoir comme les adolescents communiquent entre eux de nos jours si j’avais voulu faire quelque chose de fantastique ou futuriste. Quand on veut ancrer son récit dans la réalité, il faut savoir être connecté et écouter. Le meilleur entrainement, c’est d’aller dans un PMU. Le PMU, c’est la vie ! Quand tu écoutes les gens parler, c’est encore mieux que de la fiction ! C’est important d’écouter les gens. Un jour, ça ressort sur la feuille, alors que tu n’en as même pas conscience ! Quand quelqu’un va te dire "ah, mais, cette scène, tu te rappelles ? ça ressemble à notre soirée !", c’est là que tu t’en rends compte. Je ne trouve pas que mon métier soit difficile. Pour moi, c’est une passion et écouter les gens est devenu un réflexe. C’est mon caractère d’être à l’écoute et d’observer. Je suis payé pour faire partout ce que j’aime.

 

Est-ce que vous aimeriez que votre manga soit adapté en série animée, comme c’est le cas de beaucoup d’autres mangas japonais ?

 

Ça ferait surement du bien à mon portefeuille ! Je ne suis pas contre, mais si ça ne se fait pas, ce n’est pas moi qui irait faire la démarche. Ce n’est pas mon but de faire de mon manga une série animée ou un jeu vidéo. Mon but, c’est de faire de la BD avant tout. On m’a proposé des postes importants, dont celui de directeur artistique, mais j’ai tout refusé. Je n’aurais pas eu assez de temps pour dessiner. C’est égoïste, mais aujourd’hui je peux me le permettre, car j’ai du succès et ça rempli le frigo. Il faut adapter son discours et être cohérent avec sa situation du moment. Je pense que si je fais de la BD jusqu’à 80 ans, je mourrai heureux. Mon ambition, c’est d’écrire un tome 18, 19, 20 et bien d’autres pour Dreamland mais aussi, d’essayer de trouver du temps pour mes autres projets.

 

Votre série Dreamland s’est vendue à plus de 400 000 exemplaires depuis ses débuts en 2005 et possède même sa propre gamme de produits dérivés : est-ce que vous vous attendiez à un tel succès ?

 

On pourrait croire que le site de produits dérivés est une grosse machine, mais ce n’est pas le cas : c’est ma femme et moi qui sommes derrière. On ne fait pas faire nos tee-shirts par une boite et c’est ma femme qui fabrique elle-même les mugs. À la base, faire des goodies ne m’intéresse pas, mais comme il y a de la demande, on le fait - et on le fait bien ! Quand on a eu l’opportunité d’exploiter les produits dérivés de Dreamland, on l’a fait avec passion, pour que les goodies soient le plus sympa. Comme Pika ne souhaitaient pas spécialement s’en occuper, je leur ai dit que j’allais le faire moi-même avec mes potes. Il n’y avait jamais eu d’auteur qui a pu récupérer ses droits sur les produits dérivés avant cela.

 

Quels sont vos mangas et vos livres préférés ? Vos lectures du moment ?

 

J’aime beaucoup Dragon Ball et One Punch Man. En ce moment, j’aime bien Seven Deadly Sins de chez Pika. Mon dernier coup de cœur et qui est pour moi la meilleure BD de ces trois dernières années, c’est Zai Zai Zai de mon pote Fabcaro. C’est le meilleur récit que j’ai lu en trois ans ! Sinon, je lis un peu de tout.

 

Avez-vous d’autres projets littéraires ?

 

A vrai dire, j’ai une idée toutes les 4-5 secondes ! Ce que je peux mettre dans Dreamland, je le mets parce que c’est un scénario qui permet beaucoup de choses. Mais j’ai aussi d’autres envies de formats. J’ai beaucoup de séries en attente mais je ne peux pas les faire maintenant car Dreamland me prend beaucoup de temps. Mais je sais que dans deux mois, ou dans cinq ans, je vais avoir envie de faire autre chose. J’ai au moins 15 projets en cours, mais il faut être réaliste. Il y a un ou deux qui me titillent, et qu’il faudrait que je fasse dans les 5-6 ans à venir. De plus, faire une pause de Dreamland ne serait pas judicieux, au vu du succès et du nombre de tomes.

 

Seriez-vous présent à la Japan Expo cette année ?

 

Oui, j’y serais, comme chaque année. J’y suis tout le temps allé, sauf une année où j’ai décidé de ne pas y aller car je n’avais pas apprécié certaines choses l’année précédente. Sinon, je vais à la Japan Expo tous les ans car je trouve que c’est un bon rendez-vous, quoi que je préfère être à la plage plutôt qu’à Paris. Je me dois d’y aller pour mes lecteurs, mais je n’ai aucune obligation autre que celle-ci.

 

Propos recueillis par Emeline Léon

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