Le phénomène « rentrée littéraire »
Dimanche 29 Novembre 2009
Chaque année, fin août, c’est la rentrée… littéraire ! Avec plus de 600 nouveautés en quelques semaines, c’est un moment phare pour les éditeurs, les libraires et les lecteurs. Cette tradition franco-française a maintenant plus d’un siècle. Et continue de faire couler beaucoup d’encre.
S’il y a bien un mois que tout le monde redoute, c’est septembre. Le retour de vacances est toujours difficile, l’automne arrive... Mais dans le monde de l’édition, c’est la pleine effervescence. Et pour cause : après des mois de travail, la rentrée littéraire est enfin lancée !
De mi-août à fin octobre, des centaines de nouveautés déferlent dans toutes les librairies de l’hexagone. Les chiffres donnent le vertige. 727 romans en 2007, 676 en 2008, 659 en 2009… Certes le chiffre baisse, mais c’est tout de même 500 ouvrages de plus qu’à la fin des années 1970. Alors, comment expliquer cette déferlante ?
La rentrée littéraire est devenue, au fil du temps, un évènement à ne rater sous aucun prétexte. Face à un public toujours avide de découvertes, les éditeurs présentent leurs nouveaux protégés, ainsi que les dernières parutions de leurs auteurs à succès. C’est le cas par exemple, d’Amélie Nothomb. Aussi précise qu’un métronome, elle présente à chaque rentrée un nouveau roman, et fait ainsi office de figure de proue de la maison Albin Michel. Idem avec Laurent Gaudé, chez Actes Sud. Prix Goncourt 2004 pour Le soleil des Scorta, il est, tous les deux ans, présenté comme l’écrivain-phare de l’éditeur arlésien.
Entre enjeux littéraires et commerciaux, l’édition est souvent tiraillée…Retour sur ce concept qui déchaîne encore les passions.
La rentrée littéraire, un phénomène médiatique
Qui dit rentrée littéraire dit médiatisation ! Des journaux comme Lire et Le Magazine Littéraire, publications de référence dans le monde littéraire, consacrent toujours plusieurs numéros à cette rentrée. Les magazines plus généralistes s’en emparent aussi. L’Express lui consacre tous les ans des dossiers, des chroniques et même un palmarès commenté des ventes. Télés et radios participent aussi au phénomène et alimentent les spéculations sur le futur Goncourt.
Pour les auteurs, cette période est donc décisive. C’est le moment pour se faire connaître et booster leurs ventes. Pour les éditeurs, c’est la même chose : l’enjeu économique est crucial. Mais tous ne participent pas à cette tradition au même titre.
Certains éditeurs y voient le moyen d’accroître les ventes et d’obtenir un prix. En tête de liste, Gallimard, Grasset et Le Seuil qui, tous les ans, présentent leurs favoris. En 2009, Grasset est représentée par Frédéric Beigbeder, Patrick Poivre d’Arvor ou encore Samuel Benchetrit. Le Seuil, lui parie sur le nouveau roman d’Eric Holder, tandis que Gallimard met à l’honneur David Foenkinos, Marie Ndiaye, Yannick Haenel et Anne Wiazemsky.
D’autres éditeurs moins investis dans cette course aux prix, préfèrent se concentrer sur un petit nombre d’ouvrages. Plon, par exemple, ne sort que quatre romans en 2009 avec Les Aubes écarlates de Léonora Miano, Enclave de Philippe Carrese, La Perrita d’Isabelle Condou et La Femme blessée de Caroline Pascal. Plus rare dans le monde du livre, certains éditeurs boudent les prix, comme Calmann-Lévy qui ne publie que trois romans, ceux de William Sutcliffe, Jean-François Chabas et Anthony Swafford, et aucun candidat aux prix.
Comment on prépare une rentrée littéraire
Les petites maisons comme les colosses de l’édition préparent cet évènement au moins un an à l’avance, voire dix-huit mois pour certains. Il s’agit d’un vrai travail d’orfèvre et rien n’est laissé au hasard.
Chaque maison d’édition doit définir sa ligne directrice. Il faut être cohérent dans les choix, mais aussi innovant pour se diversifier un maximum. Souvent, les éditeurs cherchent le point d’équilibre entre auteurs à succès et premiers romans, entre coups de cœur et choix stratégiques.
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Le Club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia, coup de cœur de la rentrée littéraire 2009
Tous les ans, il y a les écrivains médiatiques, Amélie Nothomb ou Frédéric Beigbeder, qui alimentent la chronique people de la rentrée littéraire. Et puis il y a les autres, les outsiders, nouveaux talents qui, grâce au bouche-à-oreille, se font une petite place au soleil. Parmi eux, Jean-Michel Guenassia, qui, avec Le Club des incorrigibles optimistes (Albin Michel), fait son entrée sur le devant de la scène littéraire 2009.
La légende raconte que Jean-Michel Guenassia aurait, enfant, aperçu Jean-Paul Sartre et Joseph Kessel disputer une partie d’échecs au Balto, sur la place Denfert-Rochereau. Vérité ou légende ? Peu importe, elle a inspiré l’écrivain : la petite histoire croise la grande dans son premier roman-fleuve de près de huit-cent pages.
L’histoire ? En 1959, Michel Marini a douze ans. Il entre dans l’adolescence au moment où la France découvre le rock’n’roll et Bill Haley. Michel est à Henri IV et s’ennuie…
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Son remède : lire de manière compulsive, y compris durant les cours ou en marchant. Il intègre un club de joueurs d’échecs amateurs, exilés politiques qui ont fui le régime soviétique. A travers les yeux de Michel, Jean-Michel Guenassia peint une chronique sociale et familiale émouvante, sur fond de guerre d’Algérie et de Guerre froide.
L’écriture est fluide, et l’atmosphère est unique. Nominé au Goncourt et au Prix Interallié 2009, Jean-Michel Guenassia voit son premier roman devenir un « incontournable » de la rentrée littéraire, encensé par la critique et le coup de cœur des libraires. |
Le danger à éviter est la super-médiatisation d’un livre qui ferait de l’ombre à tous les autres, comme en 2005 avec La possibilité d’une île (Fayard) de Michel Houellebecq ou en 2006 avec Les Bienveillantes (Gallimard) de Jonathan Littell. Du coup, lorsque la sélection de livres est définie, les éditeurs rencontrent libraires et journalistes pour justifier leurs choix. Ces rencontres sont indispensables pour espérer tirer son épingle du jeu et faire en sorte que quelques livres sortent du lot parmi les centaines publiés chaque année. Ce travail promotionnel se fait en parallèle des réunions avec les représentants qui sont chargés d’aller à la rencontre des libraires à travers toute la France et leur recommander des semaines à l’avance les livres clés de la rentrée littéraire. Les services de presse des éditeurs sont également très sollicités. Avant l’été, ils transmettent aux journalistes les programme des sorties et les premières épreuves de certains livres.
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La rentrée littéraire des libraires
Les libraires reçoivent les premiers manuscrits dès le mois de mai. Commence alors une période de lecture intense qui s’étale sur deux mois, afin de lire et ficher des centaines d’ouvrages. Evidemment, il est impossible de tout lire. Conséquence, chaque libraire, met au point sa propre stratégie de sélection, en fonction du sujet, de l’auteur ou encore de la lecture des premières pages. L’objectif est de trouver la perle rare qui attirera le public. |
Une fois cette rentrée de septembre passée, pas de répit puisqu’arrive celle de janvier. Phénomène venu d’Outre-Atlantique, elle est plus récente et moins médiatisée. Mais, avec 547 romans parus en 2008 et 558 en 2009, on atteint presque les chiffres de la rentrée de septembre !
Un phénomène franco-français ?
Impossible d’imaginer une saison littéraire sans rentrée. Pourtant, cet évènement qui déchaîne les passions en France ne semble pas connaître le même succès hors de nos frontières. La rentrée littéraire est-elle une exception française ?
La genèse de la rentrée littéraire en France
La rentrée littéraire serait née en réaction à la création des prix littéraires. En 1903, le prix Goncourt lance le mouvement. Suivent le prix Femina un an plus tard, puis le grand prix du roman de l’Académie française (1918) et le prix Renaudot (1926). Au début du 20e siècle, ces prix sont au centre de toutes les conversations littéraires. Les éditeurs commencent donc à faire paraître un maximum de romans dès septembre, pour que l’un d’eux attire l’attention des jurys des prix qui se réunissent au début de l’automne. Et cette logique est encore de mise !
Au fil des années, les prix littéraires se multiplient (le blog Prix-littéraires.net en recense plus de 1500 !) et le phénomène « rentrée littéraire » ne cesse de s’amplifier. Aujourd’hui, des lecteurs et des libraires organisent leurs propres prix, avec un fort pouvoir d’influence auprès de cibles plus restreintes. Pour les éditeurs français, la rentrée reste donc plus que jamais un moment à ne pas rater !
Et ailleurs ?
En France même, la rentrée littéraire est parfois décrite comme un phénomène « parisien » voire « germano-pratin », tant les médias se focalisent sur les maisons d’édition parisiennes de Saint-Germain-des-Prés. Et à l’étranger, c’est bien simple : le terme de « rentrée littéraire » n’existe même pas ! En Espagne, par exemple, les maisons d’éditions ferment leurs portes pendant les vacances d’été. Pas de « rentrée littéraire », et donc pas de surmenage et de surproduction de livres. Le prix Cervantes et le prix Nadal, les récompenses les plus prestigieuses, existent depuis peu, et elles sont attribuées à un autre moment de l’année.
La rentrée littéraire française est suivie par certains éditeurs étrangers, notamment dans les pays francophones. Parmi les plus intéressés, on retrouve la Belgique mais également le Canada. A noter qu’au Québec, les maisons d’édition vivent un phénomène similaire à la France en se prêtant au jeu d’une publication massive en septembre. En 2009, parmi les livres les plus attendus, se trouvent L’énigme du retour de Dany Laferrière (Boréal ; paru en France chez Grasset au même moment), Hell.com (Alire), thriller de Patrick Senécal, Bibi (Trois Pistoles), mémoires de Victor-Lévy Beaulieu, et La traversée des sentiments (Leméac) de Michel Tremblay.
Mais, d’une manière générale, les médias internationaux ne relayent pas cet évènement : la rentrée littéraire reste une exception culturelle française. La grande majorité des ouvrages publiés à cette période de l’année sont français ou francophones et les romans étrangers n’y tiennent qu’une petite place. A la rentrée de septembre 2009, on compte 229 romans étrangers parmi les 659 livres édités, contre 210 sur les 676 romans parus en 2008, et 234 sur 727 en 2007.
Phénomène médiatique incontournable, la rentrée littéraire continue de déchaîner les passions. Suscitant des débats animés entre défenseurs de la tradition et attaquants indignés par la commercialisation croissante du livre, elle reste un événement majeur dans le monde du livre et de l’édition. Phénomène franco-français, elle prépare les lecteurs à l’arrivée de centaines de livres, dont seuls quelques dizaines auront un écho auprès du grand public. Qu’on l’attende ou qu’on la déteste, l’essentiel est au final qu’elle témoigne de l’effervescence et de la mobilisation que le livre parvient encore à susciter en ces temps de crises.
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