Livre associé à la critique
La Ligne de courtoisie Nicolas FarguesVous êtes sur le profil de Tasha LN
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CritiqueFaire un héros d'un écrivain minable est un plaisir d'écrivain qui ne l'est pas. On conjure le sort en accusant ses propres faiblesses. C'est un travail de conscience-fiction. Nicolas Fargues fabrique une fois de plus, dans "La Ligne de courtoisie", un double en démolition qui est une sorte d'archétype intime. Ce double a, plus que dans d'autres romans, une fonction satirique. Par le comique et l'exagération, à travers son misérable rapport aux autres, il révèle la mauvaise foi du contrat occidental contemporain (familial, amoureux, social, culturel, touristique). Nicolas Fargues est un moraliste comme il en existait au XVIIème siècle.
Son narrateur est "un écrivain infertile", "en voie d'anonymisation définitive", complexé par la puissance de Stephen King. Il a eu du succès, il y a dix ans, avec "La Règle de Troie", 113 412 exemplaires vendus. Depuis, il écrit "Paludes". Il est divorcé, deux enfants l'accablent. Son fils, un post-adolescent obsédé par l'écologie consumériste, le voit pour l'utiliser. Son ex-femme lui réclame du fric. Son éditeur l'évite. Lorsqu'il allume son ordinateur, c'est pour penser, nous dit-il, que "ce que j'étais venu entreprendre ici et qui demeurait par principe le seul mobile défendable de mon existence n'était d'aucune valeur au sein du monde mutualiste des hommes". Un bon écrivain élargit l'humanité ; un mauvais la réduit.
L'auteur en panne a décidé de refaire sa vie à Pondichéry, seul, vaguement : les personnages de Fargues incarnent ce que Gilles Deleuze appelait "œdipe sous les Tropiques". Ils voyagent par amour-propre, pour ne pas échapper à eux-mêmes. Les deux tiers du livre se déroulent à la veille du départ : dîner familial épouvantablement comique, visites à ses parents et à son éditeur. La suite en Inde, entre un appartement déjà loué à d'autres, des guest-houses de type Guide du routard et une visite à Auroville. Elle s'achève par un retour en catastrophe et une castagne à la Poste. La ligne de courtoisie est celle que les usagers ne doivent pas franchir lorsqu'ils y font la queue.
L'écrivain de Fargues s'obstine à ne pas la dépasser. De derrière, il observe les autres avec une paranoïa tiède, comme une sorte de flic sans bâton guettant les pas de trop. C'est l'occasion d'une suite de caricatures d'individus, de névroses, de modes de vie, de paroles dans l'air du temps. Voici le patron d'une guest-house indienne, lui-même écrivain non publié : "Un fennec. C'est la première représentation qui m'est venue à l'esprit en avisant le visage de l'homme, dont les traits saillants et ratiers semblaient, de part et d'autre de l'arête nasale, avoir été tirés vers l'arrière de la boîte crânienne puis maintenus tendus par deux mains querelleuses et obstinées." Lâche, hypocrite, incapable de parler ou d'agir sans se soucier de l'image qu'il donne, n'envisageant les autres que comme des spécimens exclusivement préoccupés de leurs intérêts, cet écrivain est un clown égocentré qui reçoit les baffes qu'il mérite. L'erreur serait de le confondre avec Nicolas Fargues. D'abord, il écrit mal : c'est un précieux jargonnant, abusant des marques, des subordonnées, des mots rares.
Cependant, ce cuistre filtre une vérité : dans le monde des bons sentiments affichés, l'enfer, plus que jamais, c'est les autres. Il entend la norme et la vulgarité de leur langage, tout ce qui fait qu'ils sont parlés. Sur ce point, il y a dans "La Ligne de courtoisie" une hantise burlesque du manque de civilité, quelque chose qui en ferait un intéressant sujet de débat...
Outre l'implacable satire de notre vie quotidienne, entre supermarchés et hi-fi dernier cri, et le portrait non moins féroce des adolescents (et des écrivains) d'aujourd'hui, ce sont les descriptions précises, quasi entomologiques de notre environnement immédiat (de la machine à laver jusqu'aux moutons de poussière) qui suscitent un intérêt méticuleux pour l'écriture et forcent l'admiration pour un style ironique autant que perspicace et incisif.














