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Tolkien, Bilbo le Hobbit, Dictionnaire - Vincent Ferré

Vincent Ferré : "Peter Jackson n'adapte pas vraiment Tolkien, il explore les technologies du cinéma"

12/11/2012

Dans Le Dictionnaire Tolkien qu’il dirige aux éditions CNRS, Vincent Ferré, professeur de littérature comparée à Paris Est Créteil et spécialiste de Tolkien, a réuni les travaux de 63 auteurs à propos d’une œuvre débordant d’imagination. Interview.

 

MyBOOX : Pour quelle raison avez-vous choisi la forme du dictionnaire pour évoquer Tolkien ?

         
Vincent Ferré : L’oeuvre de J.R.R. Tolkien est tellement riche, et possède tant de facettes - les récits de la Terre du Milieu, se déroulant à différents moments de son histoire, et rédigés en prose ou en vers, sur cinq décennies ; les livres pour enfants ; ses essais sur la littérature ; les langues ; le rapport aux textes médiévaux... - qu’il semblait fidèle à l’esprit de cette oeuvre de proposer diverses approches et des regards complémentaires. Au total, 63 auteurs ont participé au Dictionnaire Tolkien, en écrivant entre 1 et 15 articles, qui se répondent, se complètent, se discutent, parfois : cela tient à leurs spécialités : littérature anglaise, médiévale, comparée..., mais aussi philosophie ou histoire ; mais cela tient aussi à leur rapport variable à Tolkien. Car le Dictionnaire fait également appel à des auteurs qui ne sont pas des universitaires, mais ont travaillé sur cet auteur au cours de leurs études (en thèse, en master) et à des lecteurs de Tolkien qui publient depuis des années, sur internet - donc hors de l’institution universitaire – des travaux de très grande qualité. 
 

Pourriez-vous nous en dire plus sur le type de recherches effectuées sur cet auteur et son œuvre ? 

 
Tolkien commence à être étudié à l’université, depuis quelques années, mais les études publiées en français restent encore en nombre limité ; j’ai donc sollicité toutes les personnes dont les travaux font autorité sur la question : Isabelle Pantin, Leo Carruthers, Anne Besson, Michaël Devaux... A l’exception d’Irène Fernandez (malheureusement), tous ont pu y participer ; puis j’ai contacté toutes les personnes dont je connaissais l’intérêt pour Tolkien, et dont les travaux étaient reconnus par les lecteurs francophones de Tolkien.  C’est l’une des particularités françaises que ce rapport à la littérature, qui fait que nombre de lecteurs ont envie de partager leur goût pour un écrivain, en proposant, par le biais d’internet, des textes souvent très fouillés, et de qualité ; c’est particulièrement vrai dans le cas de Tolkien, dont le retour au premier plan, à la fin des années 1990, a coïncidé avec le développement d’internet en France. Enfin, j’ai contacté Thomas Honegger, professeur de littérature médiévale anglaise à l’université de Iéna (Allemagne), et directeur d’une maison d’édition suisse qui publie, en anglais, des études importantes sur Tolkien depuis une quinzaine d’années : travailler avec cette maison d’édition, en pointe sur tout ce qui concerne la connaissance de cet auteur, était pour moi l’assurance de combiner l’approche francophone, très proche du texte, et le meilleur de la critique anglophone.
 

Au cours de vos recherches, qu’est-ce qui vous a frappé sur la perception de Tolkien ou au contraire sur ce qu’on ne sait pas de lui ? 

 
Ce qui nous a collectivement frappés, c’est l’image réductrice qui est donnée de cet écrivain, dont l’oeuvre est souvent réduite à un ou deux roman(s) – Le Seigneur des Anneaux puis, plus récemment, Le Hobbit – alors qu’elle compte des dizaines de textes. Et le fait que sa personnalité, foncièrement réfractaire à la médiatisation et à la célébrité, a été occultée par une image publique simpliste : le professeur et philologue, soucieux de trouver une forme d’enseignement qui soit aussi formatrice que possible pour ses étudiants d’Oxford (il y a enseigné 35 ans!) ; le commentateur avisé du XXe siècle (des guerres mondiales, de l’évolution des sociétés occidentales, de la course à la technologie) ; l’auteur désireux de combiner ses goûts personnels pour la littérature médiévale et la conviction  que la littérature doit aider à voir et comprendre le monde... toutes ces facettes sont parfois difficiles à percevoir ensemble, ce qui explique que  l’image médiatique de Tolkien soit souvent réductrice, donc injuste.
  

Qu’entend-on lorsque l’on reproche à Tolkien un certain conservatisme ? 

 
Mais qui le lui reproche ? Cette critique est assez récente : en France, elle date des années 80, lorsqu’un journaliste (j’ai retrouvé l’article, dans les archives de son éditeur français, Christian Bourgois éditeur) a estimé que la Comté (le pays des Hobbits) est un âge d’Or, un lieu idyllique... ce qui est largement  un contresens, mais un contresens peu à peu répété d’articles en émissions – on sait comment naissent les clichés et les lieux communs dans les médias. Effectivement, Tolkien célèbre la nature et les relations humaines, dans un cadre rural préservé d’une certaine modernité industrielle ; mais dans le même temps, il se moque des habitants qui refusent de voir le monde extérieur, passent leur temps à des querelles de clochers, eux dont la taille même (les Hobbits mesurent 1m de haut) symbolise la petitesse morale... Tolkien est toujours dans la nuance et dans la complexité. Or les mêmes éléments peuvent être valorisés ou critiqués, suivant l’ancrage politique (ou les préjugés) des lecteurs : Tolkien est-il écologiste avant la lettre ou contre le progrès ? Son oeuvre est-elle anti-totalitaire ou célèbre-t-elle naïvement un monde idéal ? Il me semble que la réponse dépend largement du lecteur, qui peut prendre connaissance de l’oeuvre dans sa complexité ou choisir de coller une étiquette sur cet auteur. L’intérêt du Dictionnaire Tolkien est aussi de permettre aux lecteurs, qu’ils connaissent ou non Tolkien, de se faire une opinion au vu d’éléments tangibles, au-delà des clichés.
 

Pour vous, quelles sont les forces et les faiblesses des adaptations de Tolkien au cinéma ? 

 

Je ne peux me prononcer sur le “Hobbit” qui s’annonce ; l’impression, toutefois, est que Peter Jackson adapte moins Tolkien (et comment le pourrait-il, puisque trois films sont annoncés, à partir d’un roman trois fois moins long que Le Seigneur des Anneaux ?) qu’il ne poursuit l’exploration du monde, et des technologies cinématographiques qu’il a créés pour sa précédente trilogie. Ce que je retiens des trois films diffusés en 2001-2003, c’est le travail réalisé par Alan Lee et John Howe, des artistes qui illustrent les oeuvres de Tolkien depuis trente ans, et qui ont mis leur talent et leur vision au service de la nécessaire ‘vraisemblance’ du monde présenté au spectateur. Mais la qualité première des films, c’est (à mes yeux) qu’ils ont permis à de nombreux spectateurs de découvrir le roman et, parfois, d’autres oeuvres de Tolkien (comme Les Enfants de Hurin).
 

Pourquoi est-ce devenu un tel phénomène de société ? Est-ce déjà un classique ? 

 
Les spécialistes de la réception de Tolkien s’accordent à dire que la richesse, la complexité de l’oeuvre, ainsi que sa “plasticité”, expliquent son succès : les textes de Tolkien appellent une activité créatrice du lecteur, que ce soit sous forme de récits (de nombreux fans ont écrit des récits se déroulant dans cet univers), d’illustrations ou d’activités ludiques (jeux de rôles, jeux vidéo...). En outre, Tolkien est l’un des plus grands “passeurs” du XXe siècle : il permet aux lecteurs d’accéder à un héritage “européen”, retravaillé dans son oeuvre, combinant littérature médiévale et littérature antique, les contes de fées et héritage romantique ; les lecteurs sentent l’authenticité de cette profondeur historique et littéraire. En même temps, la littérature de l’imaginaire (la fantasy dans le cas de Tolkien) demeure un genre à la marge, fait pour plaire aux lecteurs parce que hors de l’institution scolaire et universitaire. De fait, Tolkien n’est un "classique" que dans certaines sphères : Le Hobbit est un classique de la littérature de jeunesse ; Le Seigneur des Anneaux est un classique de la fantasy ; mais, même s’il est apprécié, et désormais enseigné en collège, au lycée et à l’université, lire Tolkien permet au lecteur d’être libre de porter ses propres jugements, sans prescription extérieure. 


Propos recueillis par Lauren Malka
 

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30/07/2014

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