Régis Jauffret : Mégafiction de la caverne
26/01/2012
Dans Claustria (Seuil), Régis Jauffret s’empare de l’affaire Fritzl. Du drame ultra-médiatisé qui ébranla la nation autrichienne en 2008, il dresse un roman dont la puissance de frappe n’a d’égal que la profonde noirceur. Une libre figure de l’ogre et de sa descendance née de l’inceste.
L’auteur en un clin d’œil : Auteur d’une œuvre romanesque aussi ambitieuse que dérangeante, Régis Jauffret est né à Marseille en 1955. En savoir plus sur Régis Jauffret.
Pourquoi on aime ce livre : Comme Sévère, paru en 2010, qui valut à Régis Jauffret des poursuites aujourd’hui avortées de la part de la famille Stern, Claustria repose sur un fait divers. Pourtant, "ce livre n’est autre qu’un roman, fruit de la création de son auteur", nous dit le préambule. Un auteur qui assume son goût du sordide. Et sa liberté d’artiste. Il fallait des trésors d’imagination perverse pour donner aux personnages de ce sombre drame une réelle épaisseur. Jauffret en déborde. Il signe un roman labyrinthique, balzacien dans l’âme, qui retourne comme on le ferait d’un gant les parois aveugles de la chausse-trape autrichienne.
Car sous l’abjecte apparence des faits, joyeusement montés en épingle par la clique médiatico-intellectuelle, Régis Jauffret interroge sa face (in)humaine. Il est le journaliste qui mène l’enquête et le romancier qui s’en dédit. Il est le charognard qui démembre scrupuleusement le corps familial et le légiste qui autopsie son cadavre débarrassé de toute morale. "L’humanité est fragile, une morale qui serpente au cours des âges, des valeurs qu’on oublie, qu’on refond sans cesse au gré des besoins (...)" Dans la promiscuité aveugle de son abri antiatomique, la famille cachée de Fritzl s’invente une forme de vie. "Une vie de cave", avec pour seule fenêtre sur le monde un poste de télévision et pour seul dieu un monstre.
"Un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte." C’est ainsi que la psychiatrie, démunie, définit Fritzl. Un ingénieur électricien soucieux de la réussite de ses affaires et de son apparence nous dit Jauffret. Un malade qui humilie femme et enfants, viole et emmure Angelika, la fille revêche qu’il mate et engrosse d’un même geste. "A chaque fois qu’il la possédait, elle avait seulement l’impression qu’il la battait plus fort." L’adolescente lui rappelle sa propre mère, celle pour qui il éprouvait du désir et qu’il a laissée mourir dans son grenier, enfermée comme une bête. Il en fait sa chose. Elle vieillit comme "un affreux trésor humain décati enfermé dans cette épouvantable caverne qui comme celle d’Ali Baba s’ouvrait avec un sésame".
Meurtre d’un des nouveaux nés, esclavage, inceste, séquestration… quelle condamnation pour le bourreau ? Quelle défense ? Et la fille là-dedans ? Où s’arrête son innocence, et où commence sa résilience ? Les questions qui dérangent, Jauffret s’en empare. Moins pour apporter des réponses que pour révéler les deux visages d’une même réalité qui résiste à l’empathie comme à la condamnation. Alors il imagine les conversations intimes, la captivité, les privations, "le froid, l’humidité, la chaleur, la sécheresse", les punitions arbitraires, les coups - comme s’il en pleuvait -, le désir, l’impossible remontée à la surface, le cynisme de l’avocat qui rêve du procès de sa carrière...
Il s’interroge, aussi, sur la responsabilité des proches et l’hypocrisie des puissants. Comment la famille Fritzl, qui vivait au premier étage de la maison, et les locataires, qui défilaient au rez-de-chaussée, ont-ils pu ignorer les cris, les râles, les bruits du mixer, de la machine à laver et de la télévision provenant d’une cave non-insonorisée ? Que vaut cette police molle qui "n’aime pas fourrer son groin dans les secrets de famille" ? Et ce pays qui craint plus pour l’image de son peuple que pour sa santé sociale ? Ce pays où "l’inceste est une peccadille", où l’on "pratiqu(e) encore le nazisme dans son sous-sol" ? De son verbe impétueux, Régis Jauffret comble les creux de l’histoire dans un roman tord-boyaux qui ne cède rien à la complaisance. Bien au contraire.
La page à corner : En 1991, au bout de six ans de captivité, Fritzl installe un poste de télévision dans la cave où Angelika a déjà eu deux enfants, Petra et Martin. "La réalité qui afflue pleine de couleurs et de bruits plus entendus depuis si longtemps. Le dehors qui coule en cataracte dans la cave et elle a le pouvoir en changeant de canal de fermer une cascade, d’en ouvrir une autre, d’avoir l’impression de mêler leurs flots en les faisant défiler à toute allure." p. 359
Thomas Flamerion

















