Que deviennent les prix Goncourt ? Didier Decoin nous raconte
08/11/2011
"La chance que l’on a quand on est un petit auteur, confie bien modestement Didier Decoin, contacté suite à la pluie de prix littéraires « tombés » ce week-end, c’est que l’on est toujours insatisfait. On ne manque jamais d’inspiration puisque l’on espère à chaque fois que notre grande œuvre reste à venir !". Secrétaire général de l’Académie Goncourt, lui-même lauréat de la récompense suprême en 1977 pour John l’Enfer (Ed. Seuil), et grand écrivain qui semble-t-il s’ignore, Didier Decoin - qui a passé les trois derniers mois à dévorer deux livres par jour - s’est prêté avec nous au bavardage autour des lauréats et de ce qu’ils deviennent.
Paralysant le prix Goncourt ? Certainement pas, selon ce membre du jury. Alexis Jenni, élu en 2011 pour son premier roman – déjà best-seller – L’Art français de la guerre (Ed. Gallimard), aurait déjà commencé l’écriture de son prochain livre. Pour Didier Decoin, le risque de la page blanche se trouve ailleurs.
Le cas Jean Carrière. "Dans certains cas, explique-t-il, les auteurs traversent des épreuves personnelles qui bloquent l’écriture. Jean Carrière, qui a reçu le prix Goncourt en 1972 pour L’Epervier de Maheux (Ed. Jean-Jacques Pauvert) a par exemple perdu son père la même année. Ce n’est donc pas le prix Goncourt qui a entraîné sa traversée du désert, comme on l’a souvent dit, mais plus certainement l’association d’idées qu’il a établie entre ce prix et son deuil".
Le cas Jonathan Littell. Mais alors qu’en est-il de l'auteur, déjà classiques, des Bienveillantes ? Jonathan Littell, ce jeune écrivain de 39 ans dont le premier roman, pavé de 900 pages qui racontait la Shoah du point de vue d’un officier SS, fut encensé par la critique et le public avant même de recevoir le prix Goncourt en 2006. Que devient cet auteur de premier roman dont le milieu de l’édition a tant consacré le talent et redouté la panne post-Goncourt ? Ecrira-t-il d'autres grandes oeuvres ? Pour Didier Decoin, rien n'est moins sûr. "Il n’est pas certain, explique-t-il, que Jonathan Littell puisse vraiment écrire d'autres livres. Non pas parce qu’il a reçu le Goncourt et une critique prodigieuse, mais parce qu’il risque d’être à jamais paralysé par la puissance de sa première œuvre".
Les cas Andrei Makine et Pascal Lainé. Pour autant, il arrive que le prix Goncourt se révèle déstabilisant. "Andreï Makine, par exemple, poursuit l'écrivain, est un sublime auteur qui continue d’écrire de grands livres mais qui n’a jamais retrouvé l’accueil reçu pour son Testament français (Ed. Mercure de France), lauréat du Goncourt en 1995. Et je crois savoir qu'il en a conçu une certaine amertume". De même pour Pascal Lainé, couronné en en 1974 pour sa Dentellière (Ed. Gallimard) qui est allé jusqu'à "écrire un livre pour se plaindre de cette désillusion" (Sacré Goncourt ! chez Fayard).
Un succès à consommer avec modération. "L’effet du Goncourt sur les ventes du livre, observe-t-il, ne dure qu’une petite année, il faut s’y préparer. Un lauréat qui vivrait le succès trop intensément, ou qui considérerait qu’il est devenu le plus grand écrivain du siècle risquerait d’être déçu". Bien souvent, en effet, le livre primé atteint les 500 000 exemplaires vendus l'année qui suit (490 000 pour Michel Houellebecq en 2010, 518 000 pour Marie NDiaye en 2009, 615000 pour Jonathan Littell en 2006). "Un lectorat très vaste auquel il ne faudrait pas s’habituer", conclue Didier Decoin.
Lauren Malka
















