Philippe Sollers, vu par Aliocha Wald Lasowski

Philippe Sollers choque-t-il encore ?

20/01/2012

Dans son nouveau roman L’Eclaircie, Philippe Sollers fait apparaître pour la première fois le personnage de sa sœur, Anne, brutalement décédée d’un cancer. Il révèle les fantasmes et imagine les passages à l'acte incestueux qui l’ont hanté depuis l’enfance. 

 

Derrière cette trame auto-fictive, ce sont les motifs les plus subversifs de l’histoire de l’art qui apparaissent.  "Scandaleuse Victorine Meurent, scandaleuse Bethe Morisot, scandaleuse Méry Laurent"...

 

Philippe Sollers, lui-même, a-t-il l’intention de choquer ses lecteurs ? Interview d’Aliocha Wald Lasowski, directeur-adjoint de l’UFR de Lettres Modernes à l’Université Catholique de Lille et contributeur au Magazine littéraire qui vient de consacrer un essai à Philippe Sollers, l’art du sublime, suivi de trois entretiens inédits (Pocket). 

 

 

MyBOOX : Qu’avez-vous pensé du dernier roman de Philippe Sollers, l’Eclaircie ? 

 

Aliocha Wald Lasowki : S’il est dans la continuité des grands textes sollersiens, c’est aussi un roman totalement à part dans l’œuvre de l’écrivain, dans la mesure où il fait apparaître pour la toute première fois la sœur de l’auteur comme personnage de roman. 

 

Après la mort de sa sœur, Philippe Sollers est tombé sur une photo en noir et blanc qui représentait sa sœur, jeune et belle et le petit Sollers, 2 ans, à l’ombre d’un grand cèdre, comme en suspension dans le temps. L’écrivain a alors affronté le choc du souvenir, l’aspect dramatique et extatique d’une photo, comme le décrit Roland Barthes dans La Chambre claire et l’on découvre une mélancolie inhabituelle chez Sollers. 

 

Le point de départ du livre est la description de cette photo. Puis, comme souvent chez Sollers,  plusieurs romans naissent à l’intérieur du même roman, selon une trame multiple et complexe. On croise Picasso, Manet, Haydn, Baudelaire Rimbaud… C’est un voyage dans l’histoire de l’art.

 

Quel est le rôle de la subversion et du scandale dans l’œuvre de Philippe Sollers ? 

 

Il est fréquent, chez Sollers, de trouver une référence à la tradition des Libertins du XVIIIe siècle (Casanova, bien sûr, mais aussi Vivant Denon, Crébillon fils, Sade…) et au thème de la subversion. Il considère que l’on ne peut aimer que dans la clandestinité et que la littérature doit choquer, heurter, provoquer. C’est une écriture de la transgression, un vaste dispositif d’arrachement de la littérature à une quelconque normalisation, dans la ligne de Ponge ou de Bataille. Un hommage à la puissance sulfureuse de l’art en général. 

 

Mais pourtant, personne ne semble heurté. N’y a-t-il pas un paradoxe entre le caractère scandaleux du livre et sa réception très consensuelle par la presse ? 

 

Il est vrai que la critique n’a pour l’instant pas vraiment insisté sur le thème de l’inceste présent dans le livre. Pour Philippe Sollers, l’inceste relève ici du fantasme et de la fiction littéraire. Chez lui, l’autobiographie se mêle tout de suite à la dimension romanesque. 

 

Mais malgré tout, il y a toujours une réaction forte lorsqu’un nouveau roman de Sollers paraît. Simplement parce que, sans nous choquer nécessairement, il remet en cause notre perception des choses et en particulier des œuvres d’art. On ne peut plus lire Casanova, Baudelaire ou Lautréamont de la même façon après avoir lu Sollers. On réapprend à écouter Haydn, Mozart, à regarder Manet ou Picasso. Sollers veut peut être moins choquer que déplacer les perceptions. Il nous apprend à ne pas nous habituer à la culture, mais à la ressentir. C’est un écrivain sensualiste à contre-courant qui traverse la matière du monde et de l’art, et qui réinvente sans cesse de nouvelles manières d’écrire : c’est en cela qu’il nous heurte. 

 

Après avoir travaillé sur l’œuvre de Philippe Sollers de son vivant en lui consacrant un livre, diriez-vous que cet écrivain passera l’épreuve de la postérité ? 

 

Mon travail sur Philippe Sollers s’inscrit dans une étude plus large que je mène sur la constitution d’une œuvre singulière. J’avais publié, dans cette même démarche, une biographie de Jean-Paul Sartre quelques mois plus tôt. 

 

Avec Sollers, j’ai voulu interroger un penseur de premier plan qui est pourtant à contre courant de la modernité et dresser un portrait de l’écrivain dans sa phrase, dans sa plume et dans sa pensée. 

 

En menant ce travail, j’ai réalisé qu’il s’inscrivait en effet dans la tradition des grands écrivains français. Il prolonge la réflexion des classiques et s’adresse aux modernes. Son œuvre est en cours, elle n’est pas achevée mais c’est une œuvre qui parle d’infini et qui s’adresse à l’infini. Sollers accomplit les débordements du sens. Avec lui, radicalité esthétique, puissance poétique, détour politique, tout tient dans un même geste. Reconfiguration inédite de l’espace littéraire.

 
 
Propos recueillis par Lauren Malka

 

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