Paul Auster arpente les ruines du rêve américain
08/09/2011
Le new-yorkais Paul Auster est de retour chez Actes Sud avec Sunset Park, le portrait d’une poignée d’Américains contraints de vivre en marge de la société à l’heure du marasme économique mondial et du bouleversement des règles sociales. Un roman puissant et désenchanté, où résonne la voix brisée de l’Oncle Sam.
2008. Sept ans après que les tours jumelles, symbole de l’impérialisme américain, sont tombées, c’est tout le système boursier qui va à vau-l’eau. La crise des subprimes a accouché de la crise économique mondiale et les familles surendettées ont quitté les maisons qu’elles ne pouvaient plus payer. C’est sur ces ruines du capitalisme que Miles Heller, 28 ans, survit à Miami, en débarrassant les pavillons abandonnés des derniers souvenirs de leurs occupants. "Dans un monde en train de s’écrouler, un monde de ruine économique et de misère implacable toujours plus étendue, l’enlèvement des rebus est l’une des rares activités en plein essor dans cette région." Et c’est en offrant aux trois grandes sœurs de la jeune Pilar quelques objets flambants neufs glanés sur ses chantiers que Miles a acheté leur silence sur leur liaison. Car la brillante benjamine, qu’il a installée à demeure et qu’il pousse à intégrer une grande université, n’a que dix-sept ans. Afin d’éviter de plonger pour détournement de mineure, Miles joue la discrétion. Jusqu’au jour où l’aînée des frangines le menace d’aller s’épancher à la police s’il ne lui ramène pas plus de "jolis trucs". Mais pas question pour lui de continuer à piller. Laissant derrière lui sa fiancée, avec la promesse de revenir fêter son dix-huitième anniversaire, Miles s’enfuit pour New York, la ville où il a grandi… "Et soudain le passé se mue en avenir".
Il ne l’a jamais avoué à Pilar, mais Miles ne s’est jamais remis de la mort de son demi-frère qu’il a accidentellement provoquée au terme d’une dispute, des années plus tôt. Et le jour où il a surpris une conversation entre son père et sa belle-mère qui s’alarmaient de sa froideur, il a disparu sans laisser d’adresse. Ou presque. "Il avait besoin d’au moins un lien le rattachant à sa vie antérieure". C’est son ami Bing Nathan, "le chevalier de l’indignation, le champion du mécontentement, le pourfendeur militant de la vie contemporaine", qui s’est chargé de le tenir informé des nouvelles new-yorkaises. Aujourd’hui, Bing "répare des reliques fabriquées à l’époque où ses grands-parents étaient enfants" dans son Hôpital des Objets Cassés et squatte une maison abandonnée à Sunset Park, un quartier pauvre de l’Ouest de Brooklyn. C’est là que Miles prend ses quartiers, en compagnie de son vieil ami et de ses deux colocataires : Helen, l’artiste peintre rongée par la peur et secrètement obsédée par le sexe, et Alice, la thésarde originaire de Milwaukee mal dans son corps qui sort avec un écrivain frustré en passe de devenir un raté. L’une rêve de se "réinventer", de parvenir à exprimer ses désirs sur la toile. L’autre étudie l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur les relations entre hommes et femmes, ses ravages irréparables qui, dans sa propre famille comme ailleurs, ont bousculé à jamais l’ordre des choses, "l’appréciation du chez-soi", le traditionnel sens des siens.
Dans cette communauté hétéroclite de paumés, Miles attend ses retrouvailles avec Pilar et se prépare à reprendre contact avec ses parents. Avec son père d’abord, Morris Heller, qui a atteint l’âge où s’allonge la liste des proches disparus mais tient vaillamment sa maison d’édition indépendante, Heller Books, dont la vocation est "d’encourager de nouveau talents". Avec sa belle-mère, Willa, retranchée à Londres où elle ressasse la mort de son fils et l’infidélité de Morris. Avec sa mère biologique, Mary-Lee, la comédienne qui a toujours "joué le rôle de l’exotique étrangère" et se trouve opportunément à New York pour interpréter Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett sur les planches de Broadway. Ou encore avec Renzo Michaelson, son parrain, le meilleur ami de son père, l’écrivain-culte qui rêve de disparaître, craint sans cesse que la flamme de l’inspiration ne vienne à s’éteindre mais imagine déjà "un essai sur les choses qui ne se produisent pas, sur les vies non vécues, les guerres qui n’ont pas été livrées, sur ce monde d’ombre qui s’étend parallèlement au monde que nous prenons pour le monde réel, le non-dit et le non-fait, le non-remémoré". En attendant de réintégrer, peut-être, cette pesante famille, Miles erre, s’attache à "se satisfaire de son lot". Il prend des photos d’objets abandonnés, de tombes. Il cherche des traces, là où ne subsistent que le chaos et la mort.
Désabusé, lucide, bâti sur d’heureuses coïncidences et de malheureuses circonstances, Sunset Park rejoint les Moon Palace et autre Léviathan au panthéon des romans de Paul Auster. On y entend vibrer cette petite musique du hasard qui ponctue l’existence de ses personnages, les sort d’une galère financière, leur ouvre les portes de l’amour, les guide dans la jungle urbaine ou les transporte dans le dédale du passé. Alors que dans sa chambre de Brooklyn Alice regarde Les Plus Belles Années de notre vie de William Wyler et pense à ses ancêtres revenus de la guerre, Renzo, qui le visionne lors d’un voyage en avion, y devine la vie qu’aurait pu avoir sa mère si sa romance avec l’un des acteurs du film avait duré. Si le destin en avait voulu autrement, "dans un monde de hasards extraordinaires et de désordre sans fin". Mais s’il jongle avec les possibles, Paul Auster sait bien que le rêve américain n’est plus qu’un lointain souvenir. A l’instar de Bing Nathan, il semble près de croire que même "le concept connu sous le nom d’Amérique a fait long feu, que le principe même de ce pays n’est plus viable". Comme si les funestes présages qui habitent son œuvre trouvaient dans la faillite du libéralisme économique un écho à sa hauteur, un terrible couronnement.
Et pourtant la Terre continue de tourner, "dans toutes les parties du globe des femmes soufflent et halètent, dégorgent des bataillons neufs de nouveau-nés, jouent leur rôle pour prolonger l’existence de la race humaine". Partout, des rejetons comme ceux de Sunset Park sont jetés dans un monde en perte de valeurs et de repères, voués à se construire - socialement, sexuellement, moralement - sur les sables mouvants de la postmodernité. Partout, se télescopent des vies "disloquée(s) par tous les trop et les trop peu de ce monde", des jeunes égarés, solitaires, des dépossédés, des sans domicile fixe, des parents dévastés et des hommes qui préfèrent éviter "l’inévitable foutoir et le potentiel dévastateur de la paternité". Des générations rompues aux bavardages frénétiques et stériles tandis que se taisent les vieux, ceux qui ont connu le monde d’avant la chute et "qui sont à présent sur le point de disparaître".
Thomas Flamerion
















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