Maylis de Kerangal : lignes de fuite
23/01/2012
C’est au cours d’un voyage en Transsibérien, organisé dans le cadre de l’année France-Russie en 2010, que Maylis de Kerangal a esquissé cette Tangente vers l’Est. La rencontre de deux destins en fuite sur les voies parallèles d’un train mythique.
L’auteur en un clin d’œil : Unanimement saluée par la critique et récompensée par le prix Médicis pour son roman Naissance d’un pont (Verticales, 2010), Maylis de Kerangal est une écrivain et éditrice française. En savoir plus sur Maylis de Kerangal.
Pourquoi on aime ce livre : C’est l’histoire, brève et incroyablement dense, d’une rencontre improbable. Celle de deux fuyards qui se tendent la main à travers un abyme. Celle d’une brunette au "profil ductile", dans la quarantaine, et d’un gosse de vingt ans, "bâti en force mais le corps pris dans des élans contraires". Celle d’une Occidentale de première classe et d’un appelé de troisième zone pour qui la chute du rideau de fer n’a guère laissé filtrer que la musique de Lady Gaga. Pas de vie meilleure, non, pas d’horizon plus large. Juste le parfum sans odeur de l’inaccessible, incarné le temps d’un trajet dans le train des miracles par une frantsouzkaïa égarée.
Ce voyage nimbé de mystère, de lumières diffuses et d’ombres spectrales, Maylis de Kerangal l’orchestre comme une partition amoureuse qui se nourrit de silences. Une mélodie ferroviaire où la nuit, organique, noire, est un refuge pour l’âme vagabonde, une parenthèse dans "le cycle des violences humaines". Où le jour, charnel, joue avec les paysages, les composant au gré des heures et des rayons du soleil dardés sur la taïga. Où le train, qui avance à 60 km/heure à travers la forêt sibérienne toute de "griffes" et de "soie", charrie le désespoir des uns et les désillusions des autres.
Car sous la plume de Maylis de Kerangal, le Transsibérien creuse un long pli qui fend la Russie d’Ouest en Est. Une tangente jetée sur une carte d’Etat majeur à laquelle se tissent toutes les rides qui la sillonnent. Des visages charbonneux aux yeux chassieux, des femmes coiffées de foulards, des militaires en gabardine, des jeunes trop maigres, des vieux trop esquintés. Ou encore le corps tragique d’Aliocha - ses scarifications, ses os saillants, son rare duvet, ses "longues cuisses blafardes couvertes de bleus" - qui, à sa manière, épouse les formes de son pays. Et compose avec la caravane de ses semblables une longue frange de ballaste gris, répandu sur une immense terre grise.
La page à corner : Passé Irkoutsk, le Transsibérien longe la rive Sud du lac Baïkal. A bord, c’est un débordement de joie et de fierté. On danse, on trinque, on mitraille ce joyau naturel de la Russie. "Le lac est tour à tour la mer intérieure et le ciel inversé, le gouffre et le sanctuaire, l’abysse et la pureté, le tabernacle et le diamant, il est l’œil bleu de la Terre, la beauté du monde..." p. 90.
Thomas Flamerion

















