Laura Kasischke : Mort sur le campus
15/09/2011
Retour au tumulte des émois adolescents pour Laura Kasischke après En un monde parfait, paru en 2010. Avec Les Revenants (Christian Bourgois), l’écrivain pénètre au cœur d’un campus américain à l’heure de la mort d’une de ses plus brillantes élèves. Pour en percer les règles ancestrales et les rites occultes. Pour débusquer les perversions qui fleurissent à l’ombre de la bannière étoilée dans un envoutant conte gothique.
Un amour chaste
"Elle était LA jeune fille américaine." Au Godwin Honors Hall, sur le campus universitaire, Nicole Werner a tout pour plaire. Intelligente, blonde comme les blés, belle à se damner, elle accède rapidement au rêve de la grande majorité des étudiants : rejoindre l’élite des "Grecs" en intégrant une sororité. Ça sera Oméga Thêta Tau, la plus prestigieuse. De son coté, Craig Clements-Rabbitt ne s’intéresse pas le moins du monde aux cérémoniels étudiants. Pistonné par son écrivain de père, il est entré au Honnors College sans éclat et y coule des jours tranquilles à fumer de l’herbe. Ce qu’il veut c’est s’envoyer en l’air et chahuter son voisin de chambrée, le très studieux et très ordonné Perry Edwards. Mais voilà, Perry et Nicole viennent du même lycée où ils avaient l’habitude d’étudier ensemble. Et lorsqu’à la faveur d’une séance de travail l’arrogant Craig rencontre la jeune oie blanche, il ne tarde pas à s’en éprendre. Contraint de maîtriser ses appétits tant que sa "bonne amie" n’est pas prête, cantonné à de prudes caresses et à de doux baisers, Craig brûle de désir pour Nicole, cette fille si différente, si chaste, si parfaite. Jusqu’à ce soir de printemps où Nicole meurt dans un accident de voiture. Craig était au volant. On enterre l’étudiante modèle comme une sainte, ses "sœurs" plantent dix-huit cerisiers à sa mémoire. Quant à Craig, on en fait un fuyard, un meurtrier. On maudit son nom et on le bannit. Puis, à la rentrée suivante, au terme d’une longue convalescence, on le laisse réintégrer l’université à condition qu’il vive en dehors du campus.
Le fantôme de Nicole
Installé dans un appartement avec Perry, traumatisé, Craig se souvient à peine de la nuit du drame. Mais "Shelly Lockes avait, elle, été sur place". L’employée de la Société de musique de chambre de l’université roulait derrière les deux amants ce soir-là. Elle a vu la voiture sortir de la route, a secouru ses occupants et prévenu les secours. Elle sait que la version officielle des faits diffusée dans la presse est fausse. Pourtant, personne ne veut l’écouter. Tombée dans les bras de son assistante, Josie, l’étudiante qui partageait la chambre de Nicole à l’université, Shelly est congédiée pour abus d’influence suite à la diffusion des photos de leurs ébats sur Internet. L’a-t-on piégée ? Veut-on la faire taire ? Et si la mort de Nicole avait un rapport avec la disparition concomitante de Denise, une autre étudiante de la même sororité ? C’est aussi la question que vient à se poser le professeur Mira Polson, folkloriste, anthropologue "spécialiste du traitement dépouilles mortelles au sein des civilisations sans écriture". Perry, qui a insisté pour suivre son séminaire sur la mort, lui confie avoir identifié la silhouette de Nicole sur une photo prise lors de son oraison funèbre. Pire, il connaît des étudiants qui affirment avoir couché avec elle depuis son décès. Craig lui-même reçoit des cartes postales signées de la main de Nicole. L’ange foudroyé serait-il revenu d’entre les morts ? Et qui était vraiment cette "espèce de petite bergère conventionnelle du Midwest" ?
Rituel de Printemps
"Nicole Werner campait un parfait fantôme de campus. La belle vierge et son déjà spectral portrait officiel de classe de terminale. Le malfaisant petit ami. Ses sœurs en sororité bourrelées de chagrin. La nuit sombre et froide de sa mort. Sa compagne de chambre l’identifiant à ses bijoux, tant cette fille splendide était méconnaissable." Le scénario, digne d’un teen movie, pourrait faire pâlir d’envie Hollywood. Mais passé par la prose lyrique et intimement réaliste de Laura Kasischke, la mort d’une adolescence et le mythe qui se développe autour de ses réapparitions dépassent largement les frontières du divertissement. S’invitant dans le secret des fameuses confréries, l’écrivain révèle la complexité des hiérarchies qui les régissent et leurs traditions morbides. Comme ce rituel de Printemps, auquel Nicole se préparait avant l’accident, au cours duquel on "ressuscite" les jeunes étudiantes après leur avoir appuyé sur la carotide pour bloquer l’afflux de sang vers le cerveau. La frontière avec le bizutage est mince, souvent poreuse, et les humiliations infligées aux nouveaux se taisent pour éviter le scandale. Mais des années après, pour celles a qui l’on a interdit de se laver les dents ou de changer de petite culotte pendant des semaines, reste souvent le souvenir de "la crasse d’être humain, d’être une femme, d’être vivant, de vivre dans un corps, la honte de voir tout cela déballé devant des filles plus jolies, plus soignées, meilleures".
Un monde de faux-semblant
De même qu’elle écorne l’image lisse de l’université américaine, Laura Kasischke continue de passer sa plume acide sur le vernis de la middle class américaine, laissant affleurer un peu plus à chaque roman les fêlures et l’insécurité qui la sous-tendent. A l’image des femmes de son roman : Mira, la mère débordée qui subvient aux besoins de ses deux jeunes enfants et de son mari, un père au foyer exaspéré. Shelly, la lesbienne revenue des hommes collectionnant les échecs sentimentaux. Mme Rabbitt, l’épouse trop guindée en plein divorce. Mme Edwards, la mère protectrice et toujours inquiète de Perry... Chacune à sa façon porte à la fois le poids de sa condition, figée par le puritanisme et la phallocratie, et celui du renversement chaotique des rôles, de la lente évolution des mœurs qui tend à l’égalité, à plus de tolérance, sans y parvenir. Difficile de s’affranchir des modèles, difficile aussi de les égaler, de se sentir à la hauteur de ses aînés. Les jeunes générations grandissent dans le miroir déformant du microcosme étudiant, tentent de se composer un rôle pour entrer, bientôt, sur la grande scène du monde. En jouant de leur sexualité comme d’un outil de pouvoir. En nourrissant face à l’existence autant de dangereuses certitudes que d’appréhension.
Et Laura Kasischke d’esquisser, au fil d’une passionnante intrigue littéraire où les voix se recoupent et la vérité se fractionne, une réflexion poétique et anthropologique sur la mort. Car elle le sait, "comme pour tout ce qui inspire autant de crainte, on trouve en corolaire obsessions et fascinations". Pour élucider le mystère des disparitions, les personnages tourmentés des Revenants devront affronter leurs propres douleurs, leur propre finalité et la possibilité d’un au-delà. "L’espoir le plus triste et le plus intime de tous les espoirs tristes et intimes de ce monde sans espoir".
Thomas Flamerion
















