«La carte et le territoire» de Michel Houellebecq
08/11/2010
Le jury l'a décidé, c'est Michel Houellebecq, grand favori, qui reçoit le prix Goncourt 2010. Avec La carte et le territoire, l’écrivain s’écarte des sujets à scandales pour proposer sa vision ironique et mélancolique du monde d’aujourd’hui.
«La carte est plus intéressante que le territoire». C’est à partir de ce constat que la carrière de photographe Jed Martin décolle. Alors qu’il se rend dans le Limousin pour enterrer sa grand-mère, l’artiste ressent une véritable révélation esthétique: «Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne». Il se lance alors dans une série de photographies de cartes routières. Intitulée «La carte et le territoire», son exposition est une réussite. La presse est unanime, Jed Martin a du talent.
Quelques années plus tard, lassé de photographier des objets, Jed Martin se remet à la peinture pour représenter l’être humain dans son environnement professionnel. Ses nouveaux tableaux «Maya Dubois, assistance de télémaintenance», «Le journaliste Jean-Pierre Pernaut animant une conférence de rédaction» ou encore «Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art» font partie de la série dite des «métiers». A l’approche de son exposition dans une galerie, il demande à Michel Houellebecq, lui-même, de rédiger la préface du catalogue. Jed Martin se rend alors en Irlande pour rencontrer l’écrivain qui y habite.
Dans cet autoportrait, Michel Houellebecq se présente sous un angle peu flatteur. Se comparant à une «vieille tortue malade», l’écrivain est ici boulimique de charcuterie et totalement dépressif. Il habite une maison spacieuse, mais vit confiné dans une seule pièce. Il boit trop, est ravagé par de l’eczéma et des mycoses, et surtout, il ne passe pas une semaine sans se faire «chier sur la gueule par telle ou telle publication»…
De son côté, Jed Martin est à l’image des précédents personnages de Michel Houellebecq. Solitaire, presque dépourvu d’émotions, l’artiste se laisse aller au gré des événements; chaque nouvelle expérience est le fruit du hasard; rarement celui d’une décision réfléchie. «En matière d’être humain», Jed ne connait que son père «et encore pas beaucoup».
Moins provocant que Les Particules élémentaires ou Plateforme, La carte et le territoire révèle un Houellebecq assagie. L’écrivain se pose en sociologue de l’époque contemporaine, analysant ses moindres travers, révélant ses incohérences. Plusieurs objets de consommation courante sont tournés en dérision: appareils photo, voitures de marque, menus de restaurant, guides touristiques, compagnies aériennes… Des descriptions similaires à des manuels d’utilisation mettent en avant le pathétisme de certaines habitudes ou de certaines fonctionnalités.
Avec sarcasme et ironie, Michel Houellebecq compose son histoire à travers une galerie de personnages issus du réel. Ainsi, Jed Martin croise la route de «l’illustre» Frédéric Beigbeder, écrivain à l’allure de «héros de roman russe», regarde l’émission de Julien Lepers «animateur initialement peu doué», devenu une «figure incontournable», fait la connaissance de Jean-Pierre Pernaut, un bon-vivant franchouillard qui devient président de Michelin TV. L’univers de la communication et des médias en particulier est épinglé. L’argent également: «Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c'est encore le pur et simple besoin d'argent».

















