HHhH : Laurent Binet sur les traces d'Heydrich
05/03/2010
Depuis sa sortie chez Grasset le 13 janvier dernier, le roman historique de Laurent Binet ne cesse d’étonner. D’abord par son titre énigmatique, HHhH, en réalité acronyme de « Himmlers Hirn heisst Heydrich (Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich) », mais aussi par la façon dont il occupe le devant de la scène médiatique. Récompensé par le Goncourt du premier roman décerné mardi dernier, Laurent Binet entre à la 49ème position au classement Ipsos/Livres Hebdo des meilleures ventes romans pour la dernière semaine de février. Alors que la Seconde Guerre mondiale semble d’actualité autant au cinéma qu’en littérature, l’histoire de Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, passionne. Décryptage.
Vingt-sept mai 1942, opération « Anthropoïde ». Gabcik et Kubis, deux jeunes parachutistes tchécoslovaques envoyés par le gouvernement tchèque en exil à Londres, sont chargés d’assassiner le commandant de la Waffen SS Reinhard Heydrich, surnommé « le boucher de Prague », protecteur de Bohème-Moravie, chef de la Gestapo, chef des services secrets et planificateur de la solution finale. A travers le prisme du complot, de 1938 à 1942, Laurent Binet explore l’histoire d’un homme pas comme les autres, à la fois criminel et figure historique, et rend hommage à ce qu’il qualifie lui-même de « plus haut fait de la résistance de la Seconde Guerre mondiale ». Le quatre juin 1942 à Prague, Heydrich meurt abattu dans sa Mercedes.
Avec ce roman historique, Laurent Binet, trente-sept ans, n’était pas prédestiné au succès. Agrégé de lettres, professeur de français en Seine-Saint-Denis depuis dix ans et chargé de cours à l’université, notre historien romancier n’avait pas le profil de jeune premier que l’on aurait pu attendre d’un Goncourt du premier roman. Mais avec HHhH, nous sommes bien loin du travail d’amateur. Laurent Binet, parti faire son service militaire en Slovaquie, partage son temps entre Paris et Prague où, habité et obsédé par l’histoire de Reinhard Heydrich, il a pu recueillir une documentation colossale.
Malgré le mot roman qui figure en couverture, Laurent Binet n’invente rien. Fidèle à l’Histoire, l’auteur entrecoupe son récit d’interrogations sur la difficulté romanesque. Comment passer de l’Histoire à la fiction ? Comme pour mériter son accréditation, Binet se met en scène, rendant compte de ses conditions d’écriture, de ses recherches et de ses hésitations. Pourquoi écrire qu’Heydrich est assis plutôt que debout, habillé d’un manteau plutôt que d’un imperméable ? Pourquoi mentir sur des broutilles, inventer des détails ?
Pour Jean-Luc Aubarbier, responsable de la Librairie Majuscule à Sarlat, le succès de HHhH tient surtout de cette « originalité structurelle, de ce côté jeu interactif » et de la façon qu’à Laurent Binet de « nous mettre à sa place ». Derrière cette histoire que l’on découvre ou que l’on redécouvre, il y a le thème philosophique de la vérité qui, traité de façon « ludique » grâce aux interventions du narrateur, ne pouvait que passionner les lecteurs. A l’instar de Jonathan Littell et ses Bienveillantes, Laurent Binet « réécrit la Seconde Guerre mondiale » et pose la question primordiales des limites de la fiction.
Au fil des pages et des chapitres, Laurent Binet navigue entre histoire, fiction et introspection, parvenant à exprimer les doutes de la littérature toute entière. HHhH dépasse alors le simple roman historique pour s’enrichir d’une dimension universelle.
Image : Heinrich Hoffmann, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Germany License
















