Librairie Larbre à Lettres

Enquête : Les lecteurs désertent-ils leur librairie de quartier ?

17/04/2013

Un chiffre d’affaires qui bat de l’aile. Une concurrence agressive sur Internet et dans les grandes surfaces. Une image "élitiste" qui lui colle à la peau. Alors que les enseignes ferment les unes après les autres, la librairie indépendante a-t-elle encore sa place dans le cœur des lecteurs ? Reportage.

Il est encore tôt ce mardi matin lorsque la FNAC St Lazare ouvre ses portes. Loin de l’agitation de la foule, le rayon librairie s’éveille doucement. Tandis que les conseillers finissent de peaufiner leurs rayons, les premiers curieux flânent déjà dans les allées, profitant pendant quelques instants encore, du calme inhabituel du lieu. Pour un peu, cette douceur matinale rappellerait presque l’ambiance chaleureuse d’une librairie de quartier. Or, c’est bien là le drame des libraires indépendants : de plus en plus de lecteurs préfèrent désormais venir à la FNAC plutôt que dans leur commerce de proximité. Les bibliophages sont-ils en train de fuir leur librairie ?

"Chez un libraire, le même ouvrage sera toujours un peu plus cher"


Premier critère évoqué : le prix, qui bien souvent, constitue un marqueur important : "Chez un libraire, je sais que le même ouvrage sera toujours un peu plus cher, estime ainsi Emmanuel, dans une moue cachée sous une barbe épaisse (Conformément à la loi Lang de 1981, les prix sont identiques en magasin. La différence s'effectue souvent sur internet, ndlr). "Ceci dit, je dois confesser qu’avant d’acheter à la FNAC, je  compare également les prix sur Amazon pour voir si je peux trouver moins cher", explique ce trentenaire qui confie se nourrir chaque mois "pour le plaisir" de plusieurs ouvrage de psychologie.

Pour Simone, la soixantaine élégante, la réponse est ailleurs : "Force est de reconnaître qu’il y a moins de choix dans les librairies de quartier, confie-t-elle dans un sourire embarrassé. Par ailleurs, ici tout est groupé : on peut passer rapidement du rayon librairie au rayon informatique ou high-tech, ajoute-t-elle, une pile de DVD sous le bras. Ce côté supermarché est un réel avantage. En fait, je passe ma vie à la FNAC !".


Les modes de consommation du livre ont changé


Ces deux témoignages sont révélateurs d’une tendance observée depuis ces dix dernières années : si l'on regarde les chiffres clés du secteur du livre en 2010, on constate que les modes de consommation du livre changent à mesure que notre rapport à la culture évolue. Ainsi, le livre est-il devenu un objet culturel comme un autre, tandis que lecteurs sont désormais à la recherche d'un vaste choix qui puisse répondre à leurs différents niveaux d'exigences culturels. D’où le succès des grandes surfaces spécialisées type FNAC ou Virgin.


La peur d’être jugé sur ses lectures


Autre tendance qui semble se dessiner : les lecteurs rechigneraient aujourd’hui à pénétrer les librairies par peur d’être jugé sur leurs choix : "À force de culpabiliser les lecteurs, souligne ainsi le blog La lettre du libraire, notamment en méprisant souvent les gros vendeurs comme Marc Lévy, Anna Gavalda ou Katherine Pancol, le libraire du coin les a envoyés d’abord à la FNAC puis dans les grandes surfaces et enfin sur Internet – chez Amazon et Apple notamment- ou personne ne les juge puisqu’il n’y a pas de personnel pour les juger."

Les libraires seraient-ils donc victimes de leur image "élitiste" ? "Il est évident qu’aller dans une grande surface permet de conserver son anonymat, estime le libraire Emmanuel Delhomme qui dirige la librairie ‘Livre Sterling’ depuis 1981. Dans une librairie, vous n’osez pas demander n’importe quel livre. Comme si nous allions juger les gens…le libraire n’est pas là pour ça mais pour conseiller !"

Les lecteurs souhaitent-ils encore être conseillés ?


Or, c’est bien là que le bât blesse. Si l'on en croit un sondage Ipsos/Livres Hebdo de novembre 2005, seuls 13% des lecteurs tiendraient compte du conseil de leur libraire dans leur choix de lecture. Si 59 % d'entre eux ne savent pas ce qu'ils vont acheter en entrant dans un point de vente, ce qui va compter dans leur décision est avant tout le résumé et la couverture du livre (45 %), loin devant le conseil du libraire.

Contrairement à son ainé, il semble donc que le lecteur moderne ne cherche plus nécessairement à être conseillé sur ses lectures mais aspire à une certaine autonomie : "J’aime bien me fier à mon instinct pour choisir mes livres", nous confie Antoine, jeune lycéen perdu dans les rayons de la FNAC. "Les articles littéraires dans les journaux sont aussi bien utiles pour choisir", complète son amie Jane.

De la tranquillité des lecteurs


"Certains clients ne souhaitent pas discuter, reconnait Xavier Moni, directeur de la librairie ‘Comme un roman’ dans le 3e arr. de Paris. A nous de savoir les laisser circuler librement dans les rayons", prône-t-il sagement. Aussi, afin de continuer à distiller leurs conseils tout en respectant la tranquillité des lecteurs, certains libraires rusent-ils: "Que ce soit à la FNAC ou dans les librairies, on assiste de plus en plus à une multiplication de petits mots type 'Coup de cœur du libraire' sur les livres, nous explique Xavier Moni sur un ton malicieux. Et bien, croyez-le ou non, c’est très efficace pour faire vendre un livre !"

Redonner aux gens l’envie d’acheter chez un libraire


Augmenter les chiffres de ventes et redonner envie aux gens l’envie d’acheter en libraire plutôt qu’en ligne, tel est le défi que s’est désormais lancé ce libraire passionné qui ne manque pas d’idées ni d’énergie. Co-fondateur de l’association Paris-Librairies qui rassemble cinquante enseignes parisiennes et propose 1,5 million de volumes sur le web, Xavier Moni espère ainsi "renforcer le lien entre le libraire et son client" pour contrer Amazon et sa "logique d’immédiateté".


"Un libraire est avant tout un commerçant !"


Conscient des lacunes de certaines librairies où "l’accueil n’est pas toujours au top", Xavier Moni s’insurge : "Il n’est pas normal qu’un client ait peur d’entrer dans une librairie ! Cela doit nous faire repenser notre relation au client en n’oubliant pas qu’un libraire est avant tout un commerçant !" Pour redorer le blason des librairies parisiennes, il entend donc jouer sur deux fronts à la fois : "proposer une offre aussi importante que les grands acteurs nationaux ou internationaux" et "réduire le délai de livraison avec en tête l’objectif des 48h, ce qui est tout à fait possible".


"Les librairies indépendantes ne vont pas si mal"


Prenant le contrepied du discours habituellement servi dans les médias sur la situation des libraires, Xavier Moni conclut sur un constat optimiste : "Les librairies indépendantes ne vont pas si mal et continuent d’avoir une bonne fréquentation. Elles résistent même mieux que Virgin (actuellement à la recherche d’un repreneur, ndlr) ou la FNAC".

Un point de vue confirmé par le MOTiF (Observatoire du livre et de l'écrit en ÎdF) qui constatait dans une étude datée d’avril 2012 que : "Malgré la pression immobilière et l’augmentation des loyers, la faiblesse des marges, le poids des salaires, l’installation de grandes surfaces culturelles Fnac et Virgin essentiellement, la librairie reste très vivante."


Pour aller plus loin:

Etude Xerfi sur la situation économique et financière des librairies indépendantes entre 2003 et 2010




Olivier Simon

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  • 2 commentaires
  • Milca Benedit

    Membre officiel

    bon après l'intérêt inavoué entre un petit libraire et un plus gros n'est pas joli joli mais dans une fnac ou un furet on nous laisse plus facilement dans un coin pour lire un peu moi je l'avoue , il y a comme un accord tacite entre mon libraire BD et moi : je passe une heure ou deux et je repars avec un BD ... bon si c'est sa collègue que je n'aime pas je lis une heure ou deux et je repars :D

  • Milca Benedit

    Membre officiel

    Chouette débat. Il est vrai que la loi sur le prix du livre a été fait pour logiquement protéger les libraires. Force est de remarquer que ce n'est pas spécialement le cas. Si je prends mon cas, dans une ville qui a tout de même une équipe de foot en D1 , il n'y a qu'une FNAC et un furet du nord. Et ces deux enseignes sont en centre ville avec obligation de payer le parking si on veut y aller ... La faute à Amazon ? je pense que c'est un peu facile de toujours taper sur Amazon qui quelque part a permis à tout le monde d'avoir un choix remarquable.

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22/10/2014

Commentaire:

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