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Anna Gavalda : "Ce sont les émotions qui comptent, pas les dictionnaires".

19/09/2011

Sur le bandeau de Stoner, de John Williams, un classique oublié de la littérature américaine, nous lisons : "Lu, aimé et librement traduit par Anna Gavalda". Voilà qui intrigue, et inspire. L’auteur d’Ensemble, c’est tout a eu un tel coup de foudre pour ce roman inédit en français, qu’elle s’est retroussé les manches pour le traduire (on n’est jamais mieux servi que par soi-même) et le faire partager au plus grand nombre. Publié aux Etats-Unis en 1965, ce livre raconte la vie pleine d’échecs et apparemment grise d’un homme, William Stoner. Ce fils d’agriculteurs rate tout : la guerre, qui tue un de ses amis, le mariage, qui transforme sa belle fiancée en harpie, l’éducation de sa fille, sa liaison avec une maîtresse… un fiasco. Même sa carrière de professeur de littérature à l’université aurait pu être plus brillante, et marquer des générations. Ce ne sera pas le cas. Malgré tout, Stoner détient un petit supplément d’âme, un trésor unique : il aime les livres, et cet amour, au moins, l’aura rendu heureux. En bonne ambassadrice de Stoner, Anna Gavalda nous parle de ce héros qui l’a tant touchée et de son travail de traductrice. 

 

Anna Gavalda. Photo : Dilettante

 

Myboox : Pourquoi avoir voulu traduire ce livre, est-ce parce que vous auriez vous-même souhaité l’écrire ?

 

Anna Gavalda : Oui. Il y a plein de raisons, mais c'est celle-ci qui est la plus honnête : j'ai lu ce livre, je me suis dit: "Oh...(sigh) comme j'aurais voulu l'écrire... Oooh (smile) mais il n'existe pas en français ?  Oooh (hint) mais je vais pouvoir l'écrire quand même, alors !"

 

Myboox : Que signifie "librement traduit par Anna Gavalda" ? Quand on traduit un texte, la liberté n’est-elle pas dangereuse ? Avez-vous parfois craint de faire à John Williams un enfant dans le dos ?

 

Anna Gavalda : Cela signifie que j'ai pris certaines libertés pour qu'il soit aussi beau dans ma langue que dans la sienne, donc non, je ne lui ai pas fait un enfant dans le dos, j'ai mis au monde un livre qui lui ressemble... Je ne l'ai pas trahi, je l'ai servi. Je suis dans un cas de figure assez rare : traductrice étant traduite. Je suis, moi aussi, traduite -de mon vivant - et j'ai toujours de longues conversations avec mes traducteurs, je sais ce que j'attends d'eux et je les pousse à me transmettre "librement" aux lecteurs de leur langue. Ce qui importe, ce sont les émotions, pas les dictionnaires.

 

Myboox : Stoner n’est pas un héros "facile", il est austère, sévère, résigné, pas très causant. Qu’est-ce qui vous a donc fait craquer chez lui ?

 

Anna Gavalda : Sa droiture, son intelligence, sa finesse, sa tendresse. Je n'ai pas craqué pour lui, je suis tombé amoureuse de lui. J'aime bien les garçons qui ne parlent pas beaucoup, mais qui sont attentifs au moindre détail...

 

Myboox : Stoner a à peu près tout raté dans sa vie, mais il peut s’enorgueillir d’une chose : sa découverte de la littérature. C’est sûr, la vie ne suffit pas, mais selon vous, les livres suffisent-ils ? A ce propos, les pensées de Stoner sur son lit de mort donnent le vertige : la littérature a été à la fois sa consolation et la cause de ses échecs… Alors ?

 

Anna Gavalda : Ouh là ! C'est une question beaucoup trop difficile pour moi !  Non, j'imagine que non... Les livres ne suffisent pas, mais heureusement qu'ils sont là quand même, hein ?  Pas seulement les livres, toute la vie de l'esprit... Les films, la musique, les peintres, les poètes, les gens qui font de beaux bouquets avec trois fleurs trouvées sur un talus... Oui, heureusement que les artistes et autres rêveurs sont là sinon nous serions tous un peu morts déjà....  Mais vous tous savez tout cela sinon vous ne seriez pas en train de vous promener sur ce site... Nous sommes entre nous, là... Nous sommes de discrets enragés...

 

Myboox : Comment êtes-vous sortie de cette traduction ? Eprouvée, fatiguée, galvanisée, fière ? Est-ce que vous récidiverez ?

 

Anna Gavalda : Fière.  (Sentiment très exotique en ce qui me concerne !)

Oui, je recommencerai. Un jour je traduirai Light Years de James Salter. Il a déjà été traduit en français, mais rien que le titre déjà, ça me fait mal : Light Years, (notion de temps et de lumière), a été traduit par Un bonheur parfait... Bouh...  Pourtant la traduction est belle, mais je voudrais essayer aussi... J'adore les personnages de ce livre, je voudrais les incarner...  Puisque tout est là finalement, écrire c'est "être".  Etre d'autres que soi...

 

 

Propos recueillis par Astrid Gagneur 

 

 

 

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